Russie – Armements et avancées technologiques

Photo Satant II

Alors que la guerre en Ukraine s’accentue, l’inquiétude reste forte quant à l’arsenal militaire de la Russie. Ce pays a notamment dans son arsenal le missile nucléaire « Satan 2 », une arme nucléaire capable de raser des pays comme la Grande-Bretagne ou la France. L’arme est terrifiante. C’est un long cylindre noir d’une trentaine de mètres et d’une centaine de tonnes. C’est le dernier missile nucléaire développé par la Russie pour renforcer sa force de dissuasion. Outre sa puissance non égalée, il serait équipé d’une technologie furtive pour tromper les systèmes radars ennemis. Son nom officiel est « RS-28 Sarmat ». Fabriqué pour remplacer les anciens missiles « R-36M » qui étaient surnommés « Satan » par les experts de l’OTAN. Son véritable nom militaire, c’est la RS-28 РС-28 Сармат SS-X-30. Mais il est surnommé « Satan-2 », parce qu’il est réputé capable, grâce à une autonomie de quelque 18.000 kilomètres, « d’apporter l’enfer sur n’importe quelle région de la Terre ». C’est un missile balistique intercontinental développé depuis plus de dix ans par la Russie. Un missile capable de transporter jusqu’à 10 tonnes de charge utile. Ce missile peut également contenir jusqu’à douze têtes nucléaires, lui donnant la capacité de détruire en quelques secondes un territoire de « la taille du Texas ou de la France », selon les informations des médias russes. Il est présenté comme « invulnérable ». Parce qu’il peut être lancé à une vitesse supersonique. Pour atteindre sa cible en quelques minutes seulement et que sa longue portée lui permet de prendre des « raccourcis » par les pôles pour éviter les zones les mieux défendues avant de frapper sa cible. Ce missile intercontinental est la pièce maîtresse de l’arsenal nucléaire de la Russie.

Au quatrième jour de l’invasion de l’Ukraine, le président Vladimir Poutine reprenait la parole pour annoncer la mise en alerte de la « force de dissuasion » de l’armée russe exerçant une pression diplomatique et psychologique inédite depuis des décennies. Une « force de dissuasion » qui comprend une composante nucléaire. La mise en alerte permet à l’armée russe de procéder à des opérations qui lui permettront désormais d’être rapidement capable de recourir à l’usage de l’arme nucléaire. Même si le redoutable « Satan-2 » ne semble pas encore en état de nuire, Vladimir Poutine a également tenu à rappeler que « la Russie reste l’un des pays possesseurs de l’arme nucléaire les plus puissants au monde ». Selon les chiffres de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (Ican), la Russie est aujourd’hui à la tête d’un arsenal de plus de 6.000 armes nucléaires, qui peuvent être lancées par des missiles, depuis des navires de surface ou des sous-marins ou larguées par des avions. C’est plus que les États-Unis qui en détiendraient 5.600, ou de la France, qui dispose d’un arsenal nucléaire de 300 missiles. Bien qu’un nombre réduit de ces missiles suffiraient à détruire la civilisation humaine. Actuellement neuf pays au monde disposent d’armes nucléaires. Les États-Unis, la Russie, la France, le Royaume-Uni, l’Inde, la Chine, le Pakistan. Israël et la Corée du Nord, dernier État à avoir accédé au rang de puissance nucléaire. Mais seuls les deux premiers, les États-Unis et la Russie, sont équipés de toutes la panoplie des armes nucléaires stratégiques existantes et le recours à seulement quelques-unes de ces armes entraînerait une catastrophe mondiale. La plupart des 6.000 ogives nucléaires russes restent pour l’heure dans leurs réserves. Mais environ 1.600 sont déployées en permanence. Au moment de l’effondrement de l’Union des républiques sociales soviétiques (URSS), des armes nucléaires étaient présentes sur le sol ukrainien, celles-ci ont été, depuis, rendues à la Russie.

Le missile de cinquième génération Sarmat, surnommé « Satan 2 » par les analystes de l’Otan, est censé échapper aux défenses antimissiles. D’un poids dépassant 200 tonnes, il est plus performant que son prédécesseur, le missile Voïevoda, d’une portée de 11.000 km, et « n’a pratiquement pas de limites en matière de portée », selon Vladimir Poutine, qui le juge à même de « viser des cibles en traversant le pôle Nord comme le pôle Sud ». Cette arme fait partie d’une série d’autres missiles présentés en 2018 comme « invisibles » par Vladimir Poutine, parmi lesquels les missiles hypersoniques Kinjal et Avangard. Ce type de missile est un nouveau type de technologie qui n’est pas contraint par le traité New Start, un traité de réduction des armes stratégiques nucléaires entre le Russie et les Etats-Unis, signé en 2010. En 2018, l’armée russe a signé des contrats pour 300 milliards de dollars en vue de la construction d’armes et du développement d’armements de haute technologie d’ici 2027. Chaque année, l’armée reçoit de nouveaux avions, chars, navires, sous-marins et malgré la guerre en Ukraine, l’année 2022 ne fera pas exception. Le 19 mars dernier, la Russie a annoncé avoir eu recours à des missiles réputés hypersoniques de type « Kinjal » dans le conflit ukrainien. De manière générale, les armes hypersoniques se distinguent « par leurs spécificités en matière de vitesse, de portée et de précision. Les armes hypersoniques sont caractérisées par leur capacité à se déplacer et à maintenir des vitesses supérieures à Mach 5, soit 5 fois la vitesse du son. Comme les missiles balistiques, ces armes peuvent transporter une ogive nucléaire.

Ces missiles hypersoniques suivent une trajectoire basse dans l’atmosphère. Ils se déplacent en suivant la courbure de la terre, et sont manœuvrables sur la plus grande partie de leur vol, ce qui les rend difficile à détecter et à intercepter. Ces missiles coûtent relativement chers avec une charge d’environ 300-400 kg d’explosifs. C’est la raison pour laquelle, ils sont donc utilisés contre des cibles importantes. Le Kh-47M2, plus connu sous la désignation de Kinjal, est un missile aéro-balistique dérivé du missile sol-sol SS-26 (désignation OTAN) Iskander-M (9M723). Le missile est tiré depuis un avion et, après son largage, adopterait soit une trajectoire balistique, c’est-à-dire une trajectoire qui sort de l’atmosphère, ou, alternativement, une trajectoire quasi-balistique, c’est-à-dire une trajectoire en atmosphère. Il est tiré à partir d’un MIG-31 dont l’altitude moyenne est de 25 kilomètres au-dessus du sol. Depuis cette hauteur, le chasseur est capable de frapper des cibles au sol et aériennes jusqu’à 2 000 kilomètres de distance avec le Kinjal. La principale caractéristique de ce missile est sa vitesse et la distance à laquelle il peut être tiré. Pour faire simple, aucun système de défense aérienne russe ou étranger moderne n’est capable d’abattre des cibles à 2000 kilomètres. Un missile quasi-balistique a un apogée situé en atmosphère et entame ensuite une lente descente vers son objectif. Un vol quasi-balistique permettrait à l’engin de garder une capacité de manœuvre sur la majeure partie de sa trajectoire, généralement par appuis aérodynamiques. En configuration balistique, il ne retrouvera une capacité de manœuvre que lors de la phase de rentrée. Le concept du missile aérobalistique n’est pas nouveau : les États-Unis avaient déjà étudié un missile balistique aérolargué à la fin des années 1950 (missile Skybolt), projet qui avait pris fin en 1962 du fait de la modernisation des missiles balistiques et du déploiement des premiers systèmes lancés de sous-marins. Historiquement ont également été classés comme missiles aérobalistiques les missiles de masse approchante de celle d’un petit missile balistique opérant exclusivement en atmosphère, notamment l’AGM-69 SRAM (Short Range Attack Missile) américain, conçu pour opérer à basse altitude, mais aussi le Kh-15 soviétique (AS-16), mis à poste à haute altitude et atteignant des vitesses terminales proches de 1,5 km/s (Mach 5). Cette vitesse est traditionnellement retenue pour qualifier les engins hypersoniques.

Les premières études de conception du Kinjal auraient débuté vers la fin des années 1990 ou au début des années 2000, avec une phase de développement se déroulant vraisemblablement entre 2012 et 2020. Le maître d’œuvre industriel est la société russe KBM (KB de Construction de Machines, situé à Kolomna), déjà maître d’œuvre de l’Iskander, en association avec la société RSC MiG pour le porteur. Actuellement, le missile est monté sur le MiG-31K, mais il est question de l’adapter au bombardier Tu-22M3 ainsi qu’éventuellement au bombardier stratégique Tu-160. Les essais en vol sur MiG-31K auraient commencé en décembre 2017. L’existence du Kinjal a été révélée officiellement par Vladimir Poutine dans son discours du 1er mars 2018, discours au cours duquel il avait présenté six nouveaux systèmes d’armes, dont le Kinjal. Le Kinjal est un missile balistique mono-étage à propulsion solide. Il reprend sans doute l’étage propulsif du SS-26 Iskander-M mais présente néanmoins des différences au niveau de l’ensemble arrière et de la forme de la tête, sans doute pour optimiser les caractéristiques aérodynamiques, en particulier lors de l’emport sous avion. Sa longueur totale est estimée entre 7,70 m et 8 m, pour un diamètre de 0,92 m. Sa masse est supérieure à 4 t (celle de l’Iskander-M est de 4,6 t), pour une charge utile sans doute comprise entre 500 et 700 kg. La tête n’est pas séparée, ce qui fait que le missile reste entier jusqu’à l’impact. Il est équipé d’un système de guidage inertiel avec un recalage satellitaire (Glonass). Il dispose aussi, sans doute, d’un système de guidage terminal électro-optique et/ou radar qui lui confère une précision théorique qui pourrait osciller entre quelques mètres et quelques dizaines de mètres, en fonction du mode de guidage.

Quels sont les avantages de ces choix technologiques ? Adapter un missile balistique pour le lancer depuis un avion présente plusieurs avantages. Le premier est le gain de portée obtenu. Sachant que l’Iskander-M est un mono-étage de 500 km de portée, allumer l’étage propulsif du Kinjal à une altitude de 15 à 20 km équivaut à avoir un missile bi-étage tiré du sol. En effet, le premier étage de ce type d’engin fonctionne généralement jusqu’à une altitude à peu près du même ordre. Sur l’Iskander-M, il est estimé que la phase propulsée dure 25 secondes et qu’elle se termine à une altitude d’environ 15 km. En choisissant le MiG-31K comme plateforme d’emport, les Russes ont opté pour un appareil spécifiquement défini pour le vol à très haute altitude, alors que la masse du Kinjal représente approximativement la moitié de la charge utile maximale de l’appareil. On peut donc supposer que l’altitude de largage du missile est relativement élevée et pourrait se situer entre 10 km et 15 km. Dans la meilleure des hypothèses, le Kinjal initierait alors sa phase propulsée à l’altitude où l’Iskander achève ordinairement la sienne, lui donnant des caractéristiques de portée, de vitesse, de trajectoire et de manœuvre très supérieures. Un autre avantage est de pouvoir bénéficier de la mobilité de l’avion porteur ainsi que de son rayon d’action, ce qui confère au système ainsi obtenu une plus grande souplesse d’utilisation avec un choix des trajets par rapport aux défenses, éventuellement une adaptation des trajectoires. D’autre part, le Kinjal capitalise sur les développements accomplis sur le SS-26, à travers des solutions technologiques éprouvées, ce qui lui offre un niveau de fiabilité potentiellement élevé.

En termes d’effets militaires, il n’est pas certain que le Kinjal soit fondamentalement différent de l’Iskander-M, même s’il est probable que son rapport portée/vitesse, supérieur, permette d’envisager une meilleure optimisation de la vitesse terminale de missile en fonction de la cible traitée. Sur un plan plus général, sa charge utile, de l’ordre de 500 à 700 kg, associée à la masse inerte du missile et sa vitesse terminale devraient générer un effet destructif plus important que la majorité des systèmes d’arme air-sol actuels, soit plus lents (missiles de croisière longue portée, dont la majorité est subsonique), soit plus légers (missiles supersoniques, souvent de portée plus courte). C’est également le cas vis-à-vis des premières générations d’armes hypersoniques devant entrer en service, dont la charge utile est très inférieure. Une certaine confusion a pu régner quant à la portée du missile. De par l’association du Kinjal avec le porteur MiG-31K, un amalgame a parfois été fait entre le rayon d’action de l’avion porteur, la portée du missile Kinjal et la portée du système complet. La valeur de 2000 km citée par le président Vladimir Poutine peut néanmoins servir de point de référence. Le rayon d’action du MiG-31 est donné pour 720 km. Si l’on retient le chiffre de 2000 km pour l’ensemble du système, la portée du Kinjal serait approximativement de 1280 km. Une dépêche de l’agence TASS de février 2019 allait d’ailleurs dans le même sens : elle indiquait que la portée du missile, mesurée lors d’essais en vol, était de 1000 km. Cette estimation doit toutefois être mise en perspective, en fonction de la vitesse probable du Kinjal en fin de phase propulsée (portée et vitesse étant étroitement dépendantes), mais également en fonction de la trajectoire. Etant dérivé de l’Iskander-M, il est probable qu’il emporte la même masse de propergol. Avec sa charge utile la plus lourde, la vitesse en fin de phase propulsée de l’Iskander-M est estimée à 2 km/s pour une altitude de 12 à 15 km. Si l’on admet que le Kinjal est mis à poste autour de 12 km d’altitude, la mise à feu du missile est réalisée dans les couches moins denses de l’atmosphère. D’autre part, le missile peut être tiré sur une pente faible, permettant là encore un gain de vitesse. S’ajoute enfin la vitesse de la plateforme d’emport. Si le missile est largué à une vitesse un peu inférieure à Mach 1 (0,3 km/s), il est probable que la vitesse du missile en fin de phase propulsée soit supérieure à 2,5 km/s. Dans sa description du Kinjal, en 2018, Vladimir Poutine affirmait que le système avait atteint Mach 10 – soit 3 km/s –, valeur qui reflète certainement la réalité. On notera que le président russe précisait que le missile pouvait manœuvrer sur l’ensemble de sa trajectoire. Mais il reste à déterminer si la trajectoire sort de l’atmosphère et suit un vol balistique, si elle reste endo-atmosphérique et si le missile est capable d’adopter les deux types de trajectoires. Aucune information n’étant disponible, il n’est possible que de proposer une évaluation.

La description faite par le chef de l’État russe correspond à l’une des caractéristiques de l’Iskander-M, qui est capable de réaliser sa trajectoire en atmosphère avec un apogée d’environ 50 km, descendant ensuite progressivement jusqu’à son objectif. A ces altitudes, le missile ne peut être intercepté ni par les intercepteurs exo-atmosphériques (type SM-3), ni même par les intercepteurs haut endo-atmosphériques (type THAAD), réduisant la menace aux seuls intercepteurs bas endo-atmosphériques. L’apogée du missile se situant dans les couches plus denses de l’atmosphère, il dispose d’une capacité de manœuvre par appuis aérodynamiques sur l’ensemble de sa trajectoire, manœuvre qui visera à empêcher les senseurs associés aux intercepteurs de définir une solution de tir viable. En phase terminale, le missile peut procéder à des manœuvres plus violentes, accentuant les contraintes pesant sur le système d’interception. Il est toutefois possible que le Kinjal puisse également adopter une trajectoire balistique. Si sa trajectoire sort de l’atmosphère et s’il dispose d’une capacité de manœuvre sur sa trajectoire, cela implique qu’il est doté de moteurs de contrôle d’attitude. Mais de tels dispositifs ne sont pas visibles sur les images disponibles. Dans ce cas, le missile ne retrouverait une capacité de manœuvre qu’après la rentrée atmosphérique. L’apogée du Kinjal en trajectoire balistique n’étant pas connue, il est difficile de dire dans quelle mesure il serait exposé aux intercepteurs exo-atmosphériques de type SM-3 et plus l’apogée est bas, moins il serait exposé mais il demeurerait vulnérable aux intercepteurs bas exo-atmosphériques / haut endo-atmosphériques de type THAAD. En l’absence de données précises, on ne peut pas évaluer si la portée maximale ne peut être atteinte que par une trajectoire balistique ou si elle peut l’être sur une trajectoire quasi-balistique. En effet, le vol en atmosphère génère une traînée qui réduit la vitesse du missile et diminue sa portée. Toutefois, les essais du KN-23 nord-coréen, très proche du SS-26, montrent qu’une extension de portée non négligeable peut être obtenue en condition de vol quasi-balistique par un rebond sur les couches denses de l’atmosphère. Il ne peut donc être tiré de conclusions définitives pour le Kinjal, en l’état des données disponibles. La différence entre vol balistique et vol quasi-balistique n’est nullement négligeable. Au-delà de la portée, la possibilité de faire réaliser une partie du vol en exo-atmosphère et en haute atmosphère ou de privilégier des trajectoires en atmosphère permet en effet de traiter différemment les défenses antimissiles et d’optimiser la capacité de survie du missile. Sur certains théâtres, les défenses combinent deux à trois types d’intercepteurs (exo-atmosphériques, haut endo-atmosphériques et bas endo-atmosphériques), générant des vulnérabilités réelles. D’autre part, pouvoir garantir la capacité à traverser les défenses est crucial si le missile est utilisé dans le cadre de la dissuasion nucléaire, ce qui semble être le cas d’après les propos du président russe.

Pour situer et catégoriser le Kinjal, il convient de rappeler tout d’abord ce que l’on entend par « missile hypersonique ». Les missiles hypersoniques se définissent comme des engins réalisant la majeure partie de leur trajectoire dans l’atmosphère à des vitesses supérieures à Mach 5, soit plus de 1,5 km/s. Le « missile hypersonique » se distingue ainsi du missile purement balistique, qui opère la majorité de son vol hors de l’atmosphère, à des vitesses systématiquement supérieures à 1,5 km/s pour les engins dont la portée dépasse 300 km. La notion d’hypersonique a jusqu’à présent recouvré des choix technologiques en matière de propulsion et de trajectoire qui ont conduit à distinguer deux grandes classes de systèmes dits « hypersoniques » : les missiles de croisière hypersoniques et les planeurs hypersoniques.

D’une manière générale, les missiles de croisière sont des missiles propulsés pendant toute leur trajectoire. Ils sont dits hypersoniques lorsque leur vitesse maximale dépasse 1,5 km/s. La meilleure manière d’arriver à ce niveau de performance est actuellement de disposer d’un type de propulsion par « super-statoréacteur ». Les vitesses recherchées s’échelonnent pour le moment entre 1,5 et 2,6 km/s, soit Mach 5 à Mach 8. Elles sont atteignables à des altitudes comprises entre 20 et 35 km, ce qui permet à l’engin de manœuvrer sur l’ensemble de la trajectoire. Le super-statoréacteur est un type de propulsion aérobie, c’est-à-dire que l’air fait fonction de comburant. La vitesse d’écoulement de l’air vers la chambre de combustion se fait à une vitesse supersonique, ce qui génère des contraintes spécifiques autour de la pointe avant de l’engin (onde de choc), dans la compression de l’air en avant de l’entrée d’air, dans l’écoulement de l’air vers la chambre de combustion et dans la combustion elle-même. L’une des plus grandes difficultés liées au fonctionnement du super-statoréacteur est de réaliser la combustion de l’air et du comburant à des vitesses supersoniques et de gérer les contraintes thermiques résultantes dans la chambre de combustion. L’intégrité structurelle de cette dernière ne peut être maintenue que sur une période relativement courte, de l’ordre de quelques minutes mais susceptible de s’allonger grâce au développement de matériaux adaptés. Ces difficultés expliquent que les missiles propulsés par super-statoréacteurs soient encore largement en phase de développement. A ce jour, l’engin le plus proche du déploiement opérationnel est le missile Zyrkon, développé par la Russie. Les portées de ces systèmes se situent autour de 500 à 1000 km et devraient progressivement s’accroître.

La seconde grande famille des engins hypersoniques est celle des planeurs hypersoniques, qui sont des têtes militaires mises à poste approximativement vers 100 à 120 km d’altitude par soit un vecteur dérivé d’un lanceur spatial, soit un missile balistique. La tête est injectée de manière à revenir rapidement dans l’atmosphère, où sa vitesse acquise lui permet ensuite de « planer » par une série de rebonds sur les couches de l’atmosphère. Ce type de tête dispose également d’une capacité de déport latéral. Bien que les rebonds provoquent une décélération, comme la plus grande partie de la trajectoire se situe en haute atmosphère, les planeurs gardent une bonne partie de l’énergie obtenue à la mise à poste, ce qui leur permet d’avoir des vitesses très élevées sur une grande portion de leur vol. Vitesse et portée du planeur sont directement dépendantes du lanceur. Ainsi, un engin mis à poste par un missile balistique de type ICBM, tel que l’Avangard russe déployé sur le missile intercontinental SS-19, pourrait avoir une vitesse d’injection supérieure à 7 km/s, une portée qui pourrait dépasser les 10.000 km, et disposerait, à la fin de sa trajectoire, d’une vitesse résiduelle encore importante. Des planeurs destinés à opérer sur des portées de l’ordre de 1000 à 2000 km associés à des lanceurs de type MRBM, tel le DF-17 chinois, commencent à être déployés, alors que les États-Unis développent des engins volant sur des portées oscillant entre 1500 et 3000 km. Lorsqu’ils atteignent les couches plus denses de l’atmosphère, les appuis aérodynamiques du planeur sont suffisants pour lui permettre de rebondir, puis, au fur et à mesure que l’altitude décroît, de manœuvrer en modifiant sa trajectoire et/ou sa direction. Cette capacité de manœuvre, réalisée à des altitudes hautes et des vitesses élevées, complique fortement toute tentative d’interception. La manœuvre rend également non prévisible la cible potentielle. Les planeurs représentent actuellement la technologie hypersonique la mieux maîtrisée, notamment parce que celle-ci dérive en partie des travaux menés depuis de nombreuses années sur les ogives manœuvrantes. Toutefois, leur développement reste complexe, du fait des effets aérothermiques générés par les très hautes vitesses et des contraintes de navigation et de guidage.

Le Kinjal n’appartient à aucune des deux catégories ci-dessus, en raison de sa technologie de propulsion et de ses spécificités Toutefois, dans l’hypothèse assez probable où il pourrait adopter des trajectoires quasi-balistiques, il s’agirait bien d’une arme hypersonique au sens propre de la définition usuelle, sa trajectoire étant réalisée à des vitesses qui restent supérieures à 1,5 km/s sur une partie substantielle de la trajectoire en atmosphère et le système ayant une véritable capacité de manœuvre. Dans l’hypothèse, également possible, où le missile pourrait réaliser une phase purement balistique, il ne pourrait être assimilé à un planeur, puisque réalisant l’essentiel de sa trajectoire dans l’espace, mais n’en resterait pas moins un système très particulier : aucun missile air-sol existant ne permet de combiner les deux types de trajectoires. Le choix de technologies éprouvées et l’efficacité du système laissent déjà entrevoir que ce type d’arme a un avenir durable. Ainsi, la solution du missile aérobalistique a déjà été retenue par Israël et la Chine pour des systèmes d’armes certes différents dans leur mission mais fondés sur le même principe. En même temps, cette solution n’offre pas que des avantages. Contrairement aux super-statoréacteurs, elle ne permet pas d’alléger significativement la masse et les dimensions du missile, limitant les gains de vitesse et de portée envisageables et impactant la capacité d’emport de la plateforme. Contrairement au planeur, elle ne permet pas d’envisager d’extension de vitesse à des niveaux hautement hypersoniques et, par voie de conséquence, de gains significatifs de portée, sauf à opter pour une solution permettant la mise à poste d’un planeur, comme cela est le cas pour l’AGM-183A américain, ou à retenir l’emport de missiles très lourds, comme cela pourrait être le cas pour le missile chinois CH-AS-X-13, actuellement en développement.

Les frappes réalisées en Ukraine par la Russie en mars 2022 ne permettent pas encore de tirer de conclusions précises sur la capacité de pénétration du système, les défenses antimissiles ukrainiennes étant inexistantes. Les distances de frappe mettent toutefois en évidence l’intérêt du Kinjal pour les opérations à bref préavis, la totalité de l’Ukraine pouvant être couverte par ce système d’arme et la combinaison de la vitesse du missile et du MiG-31K autorisant une boucle d’engagement très courte. Cette capacité permet de viser des cibles fugaces, c’est-à-dire identifiées comme présentes sur zone sur un temps très court, et plus généralement, tout type de ciblage d’opportunité. Certaines analyses ont également souligné l’impact politique de l’emploi du Kinjal, mettant en évidence non seulement le caractère opérationnel de l’arme mais également sa valeur symbolique, son usage signalant aux Ukrainiens comme aux Occidentaux que la Russie dispose d’une capacité de frappe globale sur l’ensemble du théâtre. Ce constat est indéniable et pourrait même avoir une portée supplémentaire si l’on considère que le missile a aussi une capacité nucléaire. Bien que les conditions politiques et militaires de l’emploi de l’arme nucléaire semblent encore bien loin d’être réunies, le Kinjal apparaît ici comme un élément de dissuasion très concret.

Début mars, les autorités ukrainiennes avaient également accusé les forces militaires russes d’avoir utilisé des bombes thermobariques durant ses opérations militaires. Elles auraient constaté la présence de lance-roquettes multiples TOS-1A « Solntsepek », conçus pour tirer ces missiles. C’est une arme très puissante qui fonctionne en deux temps : une première explosion disperse un aérosol explosif volatil qui se mélange à l’oxygène de l’air sur un rayon de 150 mètres autour du point d’impact, et une deuxième explosion ensuite qui fait exploser ce mélange, ce qui provoque une onde de choc et une élévation énorme des températures, jusqu’à 3000 degrés. La Russie avait déjà utilisé ce type d’armes en Afghanistan et en Tchétchénie. Mais il n’est pas possible d’affirmer que ces armes aient pu être utilisées par l’armée russe en Ukraine. Dans le conflit en Ukraine, les Russes utiliseraient également des missiles Iskander, dont la portée peut aller jusqu’à 500 kilomètres, et des missiles Grad, qui ont une portée maximale de 40 kilomètres. Ce sont des missiles de croisière standard, qui fonctionnent comme les missiles hypersoniques sauf qu’ils volent juste aux alentours de la vitesse du son. Ils ont la particularité d’être très précis car ils volent très bas en altitude, ce qui les rend difficile à détecter et à détruire.

Le développement de nouvelles technologies militaires potentiellement disruptives, ou perturbatrices, s’est accéléré depuis une dizaine d’années. L’expérience opérationnelle acquise lors des opérations en Ukraine à partir de 2014 a été déterminante, notamment en ce qui concerne les systèmes de commandement et de contrôle, les plateformes sans pilote (drones, capacités anti-drones, déminage), la guerre électronique et les munitions à guidage de précision. En outre, des progrès rapides dans les tactiques hybrides lors de la guerre contre la Géorgie en 2008 ont été démontrés par le lancement d’une cyber-attaque massive couplée à une offensive militaire. Au 1er janvier 2021, la Russie disposait de 6255 ogives nucléaires, selon les estimations de l’Institut de recherche international pour la paix de Stockholm. De cet arsenal, 1 500 ogives sont déployées sur des lanceurs terrestres, aériens, navals, alors que les autres sont stockées ou sont en attente de démantèlement, pour l’essentiel. Les armes nucléaires les plus puissantes constituent le fond stratégique de la dissuasion nucléaire russe, dans la continuité historique de ce qu’exhibait l’URSS en son temps.

Ces dernières années, la Russie a réussi à enrayer le déclin de ses activités d’innovation, mais il n’y a pas eu de réelles révolutions dans les affaires militaires russes aux plans technologique et capacitaire. Dans les faits, le récit officiel de la participation de la Russie à la course technologique entre les puissances fait partie de la stratégie elle-même. C’est parce qu’un pays s’inquiète des arsenaux des autres pays, qu’il va lui-même développer des arsenaux, et cela conduit de fait à une course aux armements. Il faut s’en inquiéter à partir du moment où la guerre escalade. Lorsqu’une puissance nucléaire comme la Russie, les Etats-Unis ou la France entre en guerre contre une autre puissance nucléaire, vous entrez dans un cycle qui peut vous amener au bord de catastrophe.

Les autorités russes considèrent la course technologique comme un élément central dans la compétition actuelle entre les grandes puissances, un élément qui pourrait potentiellement produire un avantage qui changerait la donne et permettrait de gagner des conflits. Après s’être longtemps reposée sur les importations de technologies de défense, notamment en Occident, la Russie s’est décidée à changer sa stratégie au début des années 2010. Sous l’impulsion de Sergueï Choïgou, ministre de la Défense, les autorités se sont décidées à favoriser la production domestique d’innovations afin d’éviter une trop forte dépendance au savoir-faire étranger. Cette volonté a donné naissance à la Fondation pour les projets de recherche avancée dans l’industrie de la défense (FPI) en 2012, calquant ouvertement le modèle créé en 1958 par les États-Unis avec l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA).

Très rapidement, deux priorités de développement ont émergé au sein du complexe-militaro industriel russe : les armements hypersoniques ainsi que les technologies d’intelligence artificielle (IA). Le pays, freiné par une crise économique, consécutive, entre autres, aux sanctions occidentales qui ont suivi l’invasion de la Crimée en 2014, accuse un retard de financement conséquent : le budget annuel de la FPI s’élevait à 50-60 millions de dollars (42-50 millions d’euros) en 2019, contre 3,4 milliards de dollars (2,8 milliards d’euros) alloués à la DARPA américaine. En outre, l’industrie de la défense russe continue de se débattre avec le spectre de problèmes structurels mais cela n’a pas empêché la Russie de rapidement démontrer ses capacités dans le développement d’IA prometteuses, avec 4 000 aéronefs autonomes, Moscou dispose de la deuxième flotte mondiale de ce type, derrière les États-Unis et devant la Chine.

En conclusion, tous les experts sont d’accord : une guerre nucléaire ne servira pas les objectifs de Vladimir Poutine. Mais là où la plupart semblaient sereins il y a encore quelques mois, plusieurs reconnaissent être désormais « plus inquiets » et espèrent aujourd’hui que « Vladimir Poutine restera rationnel ». Jusque-là, l’invasion russe s’est entièrement appuyée sur des armes conventionnelles. Et il apparait évident que d’un point de vue stratégique, l’usage de l’arme nucléaire ne tient pas. Au cours des années 2000, le complexe industriel de défense russe a objectivement connu une amélioration sensible de son environnement politique et financier. La commande nationale d’armement est repartie nettement à la hausse, les autorités russes souhaitant enclencher le rééquipement des forces armées, d’autant plus, que dans le domaine de l’armement, les Russes ont toujours fait preuve d’une capacité de rebond surprenante.