Russie – États-Unis – Europe – La bataille du gaz

Russie – Europe – La bataille du gaz

La guerre entre la Russie et l’Ukraine a marqué un coup d’arrêt au projet de gazoduc Nord Stream 2, ce gazoduc immergé depuis le Golfe de Finlande jusqu’à l’Allemagne et qui aurait pu doubler la capacité d’exportation russe sous-marine, qui n’aurait plus été tributaire de pays de transit, vers l’Europe de l’Ouest. Selon une interprétation fréquente, l’un des buts de l’agressivité russe aurait été de sécuriser l’infrastructure et de la dépolitiser, du moins dans le sens Ouest-Est. Dans le domaine énergétique, ce qui se joue entre l’Ukraine et la Russie pourrait avoir des répercussions très profondes, sur l’approvisionnement énergétique de l’Europe.

Ce n’est pas la première fois que la Russie utilise l’arme énergétique comme moyen de pression politique. La Lettonie vit son approvisionnement en pétrole coupé en 2003, sous le prétexte que la minorité russophone y était maltraitée. Peu après l’élection en 2005 de Viktor Youchtchenko, vu comme pro-occidental, l’approvisionnement en gaz de l’Ukraine fut interrompu en plein hiver.
En 2006, Gazprom doubla le prix du gaz exporté à la Géorgie, après que des officiers russes y furent accusés d’espionnage. En 2006 à nouveau, lorsqu’un raffineur lithuanien fut vendu à une entreprise polonaise plutôt que russe, la Russie invoqua une fuite pour réduire ses exportations de gaz.
Politiquement significatives, ces manœuvres n’étaient que des escarmouches. Par son ampleur et ses enjeux, la situation actuelle est différente et présente d’intéressantes similarités avec celle de 1973, lorsqu’un groupe de pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient mené par l’Arabie Saoudite décida un embargo des exportations de pétrole.
Le pétrole et le gaz sont principalement consommés comme sources d’énergie primaire et leurs marchés sont différents. L’exportation de gaz nécessite de lourdes infrastructures, qui nécessite de lourds investissements en capital, gazoducs ou terminaux gaziers ultra-sécurisés pour les navires transportant du gaz liquéfié (GNL) à – 160°C et assortis d’installations de regazéification et de gazoducs secondaires. Les exportations de pétrole ne demandent quant à elles que des navires pétroliers et des raffineries proches des terminaux. De ce fait, le marché du gaz a longtemps été dominé par des contrats à long terme, alors que celui du pétrole est déterminé par l’interaction entre marchés spot et à terme. Le marché du pétrole étant plus profond, plus liquide et doté d’instruments de couverture plus sophistiqués, ce sont ses prix qui déterminent ceux du gaz, avec un ajustement progressif, du moins jusqu’il y a encore peu de temps.
De cette différence structurelle en découle une seconde, une réduction discrétionnaire des exportations de pétrole de l’OPEP affecte immédiatement tous les importateurs, puisque les prix sont ceux du marché spot. D’ailleurs, un supertanker faisant route vers le Cap de Bonne-Espérance pour livrer à Rotterdam, peut se dérouter à tout moment vers Singapour, si sa cargaison est rachetée à un meilleur prix par des raffineurs asiatiques. Ce n’est évidemment pas possible pour le gaz convoyé par gazoduc, car la destination finale est fixée d’avance. Sous un angle géopolitique, le gaz est un marché et donc une arme locale et actuellement le champ de bataille, c’est l’Europe.
Comme en 1973, l’économie mondiale est en phase de forte reprise, voire de surchauffe au vu de la montée rapide et générale de l’inflation. La reprise entraîne donc une forte demande de produits énergétiques, avec un avantage cette fois pour le gaz naturel, énergie fossile privilégiée par nombre de pays développés cherchant à réduire leur dépendance au charbon. Enfin, comme en 1973, les producteurs d’hydrocarbures sont au maximum de leurs productions. Pour un producteur disposant d’un poids important sur le marché, ce sont des circonstances idéales pour exercer son pouvoir de marché en réduisant la production, l’envolée des prix qui en résulterait, les concurrents ne pouvant produire plus, surcompensant la réduction des volumes livrés.
En 1973, ce fut un cartel de producteurs de pétrole qui ferma les robinets, provoquant un doublement du prix mondial du brut. En 2021, la Russie, qui, avec l’Azerbaïdjan, fournissait 41% des besoins de l’Europe et 55% de ceux de l’Allemagne, réduisit ses livraisons de 25%. Cela ne rendit pas nécessairement l’opération rentable à court terme, puisqu’une partie des livraisons était facturée à un prix fixé antérieurement. Mais comme les prix des contrats finissent par s’aligner sur les prix de marché, l’opération était profitable à moyen terme. Conséquence de l’action russe : le prix de marché du gaz en Europe n’est plus déterminé par celui du pétrole, mais par sa propre dynamique.
Autre conséquence intéressante de l’action russe : le prix de marché du gaz en Europe n’est plus déterminé par celui du pétrole, mais par sa propre dynamique. À contenu énergétique équivalent, le prix du gaz fossile importé par l’Allemagne a augmenté de 175% depuis 2019, celui du pétrole n’ayant gagné que 30%. En Europe, le gaz a pris son indépendance par rapport au pétrole, ce qui est tout à l’avantage du producteur dominant.
La Russie ne serait pas en position dominante si l’Europe n’était pas aussi dépendante du gaz pour ses besoins énergétiques. Si l’on se restreint aux livraisons par gazoduc, les producteurs européens (Norvège, Royaume-Uni, Pays-Bas) et en 2019, l’Algérie fournissait, 257 Mds m3 de gaz à l’Europe contre 181 pour la Russie et l’Azerbaïdjan.
Selon les estimations de l’UE, l’Algérie est le cinquième fournisseur de gaz de l’UE, soit 12% des besoins en gaz naturel des pays de l’UE, mais cette part a diminué depuis 2016, où elle atteignait 55 milliards de m3 par an. La part de l’Algérie est loin derrière celle de la Russie, qui occupe le premier rang (135,75 milliards de m3 en 2020, selon Gazprom). Outre le GNL, il existe quelques hubs dans l’ARDP, le gaz de l’Algérie vers l’UE passe par deux branches, l’une en direction de l’Italie et l’autre vers l’Espagne.
Les prix des hydrocarbures ont explosé depuis le début de la crise en Ukraine. Dans ces conditions, l’Algérie a décidé de maintenir les tarifs contractuels, mais tous les partenaires ne seront pas concernés. « Un recalcul des prix avec notre client espagnol n’est pas exclu », avait déclaré, en mai dernier, Tawfiq Hakkar, le directeur général de la compagnie nationale algérienne de pétrole et de gaz Sonatrach. Il avait également indiqué qu’il était possible pour l’Algérie d’augmenter ses exportations d’hydrocarbures vers l’Europe, mais que les volumes disponibles ne constitueraient pas et ne pourraient pas constituer une alternative au gaz en provenance de Russie. « L’Algérie dispose actuellement de quelques milliards (de mètres cubes supplémentaires) qui ne peuvent pas remplacer le gaz russe », avait indiqué M. Hakkar. Dans ce contexte, l’italien Eni a réussi récemment à signer un accord avec la Sonatrach sur la possibilité d’augmenter les fournitures de gaz de 9 milliards de m3/an en 2023-2024. La part actuelle des importations de gaz russe en Italie est supérieure à 40% (29 milliards de m3/an). L’Algérie fournit environ 21 milliards de m3/an.
Pour les Européens, une baisse de 10% des besoins ramènerait mécaniquement la part de marché russe de 41% à 34%, un niveau qui pourrait priver la Russie de sa position dominante. D’ailleurs, la plupart des pays européens ont réduit leur consommation de gaz fossile au cours des dix dernières années : entre 2010 et 2019, dernière année qui puisse servir de référence non biaisée par la pandémie, la consommation de l’Europe a baissé de 11,2%, le Danemark parvenant même à une baisse de 44% et la Finlande de 51%. Parmi les gros consommateurs de gaz, l’exception est l’Allemagne, dont la consommation a augmenté de 0,7% entre 2010 et 2019.
Le gaz fossile y couvre désormais 25% des besoins en énergie primaire, la dépendance étant encore plus forte, mais décroissante, pour les Pays-Bas (38%) ou l’Italie (39%), mais nettement plus faible pour la France (16%). Dans la plupart des cas, réduire la dépendance au gaz est le produit de politiques de réduction des émissions de CO2 plus que de stratégies d’indépendance géopolitique, bien que cette dernière considération ait probablement guidé les décisions de pays comme la Finlande ou les républiques baltes, méfiants à l’égard du voisin russe.
L’Allemagne est allé à contre-courant de cette stratégie mais cela découle directement de sa politique énergétique, basée sur la substitution du gaz au charbon pour réduire les émissions mais aussi la fermeture des unités de production nucléaire au profit d’énergies renouvelables mais intermittentes, donc forcément couplées à des turbines à gaz.
Certains ne comprennent pas la stratégie allemande ce qui a fait dire à l’ancien président de l’Ifo, l’économiste Hans-Werner Sinn, que « dans le contexte mondial du XXIème siècle, l’Allemagne est devenue le conducteur qui prend l’autoroute à contre sens ». Par politesse, M. Sinn s’était abstenu de signaler que la Belgique s’était également engouffrée dans la même voie. A en juger par le programme de la nouvelle coalition au pouvoir, il est cependant peu probable que l’Allemagne revienne sur sa décision de fermer ses dernières centrales nucléaires, malgré leurs excellentes performances. Sa dépendance au gaz russe ne pourra donc qu’augmenter à l’avenir, malgré la volonté des européens de suspendre totalement leur approvisionnement en gaz russe, d’ici à la fin de l’année 2022.
Dans ces conditions, les sanctions potentielles évoquées par la présidente de la Commission européenne ne sont pas toutes convaincantes. En réalité, comme 85% des exportations russes par gazoduc vont à l’Europe, cette dernière a une position dominante d’acheteur, ce que le jargon économique appelle une situation de monopsone, qu’elle pourrait mettre à profit pour faire pression sur son fournisseur. Mais ceci ne vaut que si l’acheteur est une entité homogène prête à mettre en œuvre une stratégie, ce qui n’est évidemment pas le cas, vue la situation de dépendance de certains acteurs européens dont l’Allemagne, la Hongrie ou l’Autriche.
Ursula von der Leyen est d’ailleurs consciente de cette faiblesse lorsqu’elle explique que l’UE cherche à diversifier ses approvisionnements, soulignant que le nombre de terminaux gaziers pour le gaz naturel liquéfié (ou GNL) a beaucoup augmenté et « imagine » que les achats de gaz pourraient être mutualisés. Le choix du verbe « imaginer » résume bien la situation dans laquelle se trouve les Européens. En réalité, les sanctions potentielles évoquées contre la Russie, par la présidente de la Commission européenne, ne sont pas toutes convaincantes et elles affecteront principalement les consommateurs européens, avec une explosion du prix de l’énergie, d’ici à la fin de l’année 2022.
Du côté du réalisme, notons que le Japon a déjà pris les devants, ainsi Koichi Hagiuda, le ministre du commerce extérieur a expliqué que son pays veillerait à être approvisionné en GNL cet hiver avant de considérer « ce qu’il pourrait faire pour aider la communauté internationale » dans le conflit russo-ukrainien.
Parmi les autres sanctions mise en œuvre, figurent l’embargo sur la haute technologie que la Russie doit importer, y compris pour satisfaire ses ambitions militaires, et le bannissement de la Russie du système électronique de paiement et de compensation international SWIFT. La portée de ces sanctions reste limitée mais elles sont plus crédibles que la menace de ne pas ouvrir Nord-Steam 2, incompatible avec la réalité énergétique allemande. L’efficacité de ces sanctions restent limitée car la Russie s’est déjà tournée vers la Chine pour ses importations technologiques, moins pointues mais pouvant quand même faire l’affaire au prix de quelques compromis politiques.
Quant à l’exclusion de SWIFT, elle pourrait être contournée pour les principales sources de revenu de la Russie, les exportations d’hydrocarbures. Que les règlements soient plus fastidieux et plus lents ne les empêcheraient pas, et la Russie, dont les réserves de change sont bien garnies, n’a aucun problème de liquidités. En revanche, pour beaucoup d’entreprises européennes commerçant avec la Russie, la situation sera extrêmement tenable économiquement. Restent les sanctions financières dirigées contre des individus de l’entourage de Vladimir Poutine, voire vers le président de la Fédération de Russie lui-même, c’est à dire en réalité vers ses prête-noms car l’homme est tout sauf naïf. Mais juger de leur efficacité ne relève pas de l’analyse économique.
Au bout du compte, la stratégie économique optimale permettant à long terme de tenir tête à la Russie serait de réduire la dépendance de l’Europe vis-à-vis du gaz. N’oublions pas que la moitié des réserves mondiales de gaz fossiles sont détenues par la Russie (20%), l’Iran (17%) et le Qatar (13%). En réduisant sa consommation de gaz, l’UE abaisserait ses émissions de CO2 et, accessoirement, s’immuniserait contre les pressions politiques.
En résumé, les Russes et les Ukrainiens sont en guerre. L’Europe souhaite s’affranchir totalement du gaz russe, conformément au train de sanctions décidés ces derniers mois. Pourtant, les Européens continuent de s’approvisionner en gaz russe, ce qui permet à ces derniers de financer la guerre en Ukraine. Donc, une partie significative du gaz, acheté par les Européens aux Russes passe par des gazoducs qui traversent l’Ukraine. Toutefois, les Ukrainiens pourraient fermer le robinet des gazoducs, mais ils ne le font pas, car les Russes paient les Ukrainiens pour utiliser les gazoducs. Et cet argent aide les Ukrainiens à payer la guerre contre la Russie.
Certains commentateurs ne se privent de rappeler que si le président ukrainien culpabilise avec succès l’occident, car 30% du gaz livré aux Européens passe encore par l’Ukraine qui continue donc de prélever des droits financiers au passage.
C’est un peu, le paradoxe principal de cette guerre, les Occidentaux imposent des sanctions drastiques sauf sur le gaz car ils en ont encore besoin pour se chauffer, et les Ukrainiens le leur reprochent amèrement même s’ils gardent le robinet ouvert, ils critiquent les clients européens mais ils encaissent au passage. Finalement, ils combattent la Russie mais ils acceptent l’argent de Moscou.
De plus, un spectre hante l’Europe, c’est celui de la rupture d’approvisionnement. Depuis l’invasion de l’Ukraine, les sanctions occidentales contre la Russie ont provoqué une hausse brutale des prix du gaz et du pétrole, qui a également pour conséquence de déclencher une bataille mondiale pour l’accès aux énergies. Finalement, les pays européens sont probablement les dupes de ce conflit. Hier, incapables de planifier leur transition vers des ressources renouvelables, ils troquent aujourd’hui en urgence leur dépendance à Moscou contre une allégeance à Washington. Car l’énergie, c’est d’abord une affaire de souveraineté. Elle oblige mutuellement les fournisseurs et les consommateurs et elle dote les cartels de production d’une arme géopolitique, dont l’Europe apprécia la portée, lors du choc pétrolier de 1973. Et enfin, en sécurisant leurs approvisionnements, elle installe les puissances autosuffisantes dans une position de force.
Conséquence de la crise ukrainienne, après l’annonce d’une hausse de la production, le géant pétrolier saoudien Aramco a décidé de favoriser l’Europe au moment où celle-ci cherche à réduire ses importations de pétrole russe. Les autorités saoudiennes cèdent ainsi aux demandes pressantes du président américain, Joe Biden, qui cherche à tout prix à juguler la hausse des prix à la pompe. L’annonce faite par Aramco intervient alors que les Saoudiens avaient déjà signalé une hausse de leur production. En effet, depuis juin dernier, après des mois de pressions de la Maison-Blanche, Riyad a cédé et a donné son accord avec d’autres pays producteurs au sein de l’Opep+ d’accélérer la production. Cette hausse de l’offre est destinée à juguler les niveaux historiques des prix du pétrole qui posent un problème politique pour le président américain, Joe Biden, à quelques mois des élections de mi-mandat. Selon certains analystes, cet accord indique un dégel entre l’Arabie saoudite et l’administration Biden. Ce rapprochement sera acté lors du prochain déplacement du président Joe Biden en Arabie saoudite, en juillet, pour acter la fin de la brouille qui l’opposait au prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS).
Enfin, de nouveau acteurs méditerranéens, vont intervenir, dans les prochains mois, sur le marché européen dans le domaine de l’approvisionnement en gaz naturel, ce qui devrait permettre à l’Europe de s’approvisionner auprès de nouveaux fournisseurs de gaz. Même si ces approvisionnements complémentaires ne suffiront pas à compenser l’absence du gaz russe.