Bosnie-Herzégovine – La montée des tensions

Bosnie-Herzégovine – La montée des tensions

Le 9 janvier 2022 ont été célébrés les trente ans de la République serbe de Bosnie en présence de nationalistes russes et européens, et avec Milorad Dodik pour chef d’orchestre, ce dernier est actuellement membre de la présidence tripartite bosnienne. Vingt-sept ans après, les stigmates de la guerre civile sont encore visibles un peu partout. L’éclatement sanglant de la Yougoslavie et l’épuration ethnique à l’œuvre durant le conflit des années 1990, qui avait fait plus de 100.000 morts et plus de deux millions de déplacés, a divisé l’État bosnien en deux entités : d’un côté la fédération croato-musulmane et de l’autre la République serbe de Bosnie. Une construction de plus en plus fragile. Rappelant le triste passé d’un pays qui a vu s’affronter ses différentes communautés, certains craignent un retour des violences. Jusqu’où peut aller le séparatisme de la Republika Serbska dans ses ambitions ? Et quelles pourraient être les conséquences pour les Balkans ?

Le monde est actuellement focalisé sur la crise ukrainienne mais il y a actuellement un autre foyer de tension en Europe, d’autant plus que Moscou y joue, là encore, un rôle-clé. La Russie apporte, en tout cas, son soutien à Milorad Dodik, le leader de la Republika Srpska (République serbe de Bosnie), l’une des deux entités bosniennes, au côté de la fédération croato-musulmane. Depuis quelques mois, la situation politique en Bosnie-Herzégovine s’est considérablement dégradée, au risque d’implosion de l’État fédéral. Vingt-six ans après les accords de Dayton qui mirent fin à la guerre de Bosnie, plusieurs acteurs cherchent à démanteler l’ordre installé par les Occidentaux sur les ruines de l’ex-Yougoslavie. Ce sont les partis ethno-nationalistes qui ont dirigé le pays sans interruption et pour se maintenir au pouvoir, ils n’ont cessé d’attiser les divisions entre Bosniaques musulmans, Serbes orthodoxes et Croates catholiques. Le nationalisme avait semé la guerre en ex-Yougoslavie en 1992. Alors que l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine célèbre son 30ème anniversaire, l’unité du pays est plus que jamais fragile, et le spectre des années noires réapparait.

Au sein de la Bosnie-Herzégovine, reconstituée après la guerre comme un pays unifié, la région serbe bénéficie actuellement d’une large autonomie. Le chef nationaliste serbe, Milorad Dodik, menace depuis plus de 15 ans de faire sécession et il semble maintenant être passé aux actes puisqu’il a récemment annoncé vouloir créer des institutions parallèles à l’État fédéral pour la République serbe, avec notamment une justice, un service fiscal et surtout une armée autonome. Il affirmait récemment : « On doit se battre pour nos droits. Et oui, c’est nécessaire, le pays va s’éparpiller. La Bosnie-Herzégovine n’a aucune chance de survivre ». Milorad Dodik minimise les massacres et nie le génocide, perpétré selon la justice internationale à Srebrenica. 8000 musulmans y avaient été assassinés, par les Serbes de Bosnie. Aujourd’hui, beaucoup craigne un retour des heures sombres et les tensions entre les communautés sont toujours fortes et peuvent mener à une escalade de violence. Ces tensions persistent depuis plusieurs mois, les nationalistes serbes n’ont pas apprécié une loi passée à l’été 2021, par le haut représentant des internationaux à Sarajevo. Avant de quitter son poste, ce haut représentant, qui disposait d’importants pouvoirs prévus par les accords de paix, a décidé de sanctionner la négation du génocide de Srebrenica, l’un des pires massacres de la guerre, en juillet 1995, où plus de 8000 hommes et adolescents avaient été tués par les forces serbes. Ce massacre a été qualifié de génocide par la justice internationale, mais côté serbe, on continue de le nier ou de le minimiser. Cette loi a en tout cas servi de prétexte aux dirigeants serbes pour engager la sécession de la République serbe.

Ce fut l’un des fleurons de la diplomatie multilatérale occidentale de l’après-guerre froide. Signés à Paris le 14 décembre 1995 après trois semaines de difficiles pourparlers avec les belligérants confinés sur une base militaire de l’Ohio (Midwest), les accords de Dayton mettaient fin à trois ans de guerre interethnique en Bosnie, la dernière du siècle sur le continent européen. Ils symbolisaient, aussi, le savoir-faire et la puissance des États-Unis, dont l’énergique émissaire Richard Holbrooke avait mené la négociation, rendant compte chaque soir à un « groupe de contact » composé de diplomates français, britanniques, allemands et russes. S’ils ont permis d’arrêter la guerre, ces accords, pourtant, n’ont pas construit la paix. Trente ans plus tard, « Dayton » a mal vieilli. Non seulement le conflit menace de se rallumer, mais la Russie, appuyée de loin par la Chine et de près par quelques autocrates de la région, cherche à détricoter l’ordre balkanique installé par les puissances occidentales sur les ruines de l’ex-Yougoslavie. En Bosnie-Herzégovine, en Serbie, au Kosovo, au Montenegro, le nationalisme populiste refait surface. Nous sommes au XXIe siècle, mais le spectre des années 1990 rôde, insidieux, sous les yeux d’une Union européenne (UE) empêtrée dans ses propres contradictions.

Et c’est inévitablement en Bosnie que la poussée de fièvre est la plus forte, sous l’impulsion de Milorad Dodik, leader nationaliste serbe bosnien, membre de la présidence collégiale de Bosnie-Herzégovine. Autrefois considéré comme un modéré, il a, signe des temps, rejoint la cohorte autocratique avec, en prime, des visées séparatistes. Lui et ses sympathisants, se sont opposés à la décision prise en juillet 2021, par le haut représentant pour la Bosnie-Herzégovine, chargé de superviser la mise en œuvre civile des accords de Dayton, de sanctionner pénalement la négation du génocide de Srebrenica et la glorification des criminels de guerre. Milorad Dodik ne veut plus de la construction commune aux deux entités créées par Dayton pour permettre aux Serbes, Croates et Bosniaques de coexister en paix en Bosnie-Herzégovine – la République serbe de Bosnie et la Fédération bosno-croate. Depuis des mois, il menace de quitter les forces armées communes pour créer sa propre force ; il affirmait vouloir le faire dès la fin novembre 2021 et retirer la République serbe de l’appareil judiciaire et du système fiscal bosniens. En langage ordinaire, cela s’appelle faire sécession. La petite république serbe a d’ailleurs déjà créé sa propre agence du médicament. la Republika Serbska (RS) affiche également un objectif de démantèlement de certains progrès obtenus depuis les accords de Dayton, notamment la création d’une armée républicaine de Bosnie-Herzégovine et la disparition des armées des entités. Engagés dans un bras de fer avec les institutions centrales de Bosnie-Herzégovine, les nationalistes serbes peuvent-ils aboutir à leur ambition de réunification avec la Serbie ? Il convient de ne pas confondre une tentation de séparatisme de la Republika Serbska avec une éventuelle unification des Serbes de Bosnie-Herzégovine avec ceux de Serbie. La seconde option ne serait pas dans l’intérêt de la Serbie, candidate sérieuse à l’entrée dans l’Union européenne. Or, Belgrade ne trouverait aucun avantage à saper ce processus en s’associant avec des politiciens nationalistes de Banja Luka ? Il n’y a pas non plus de raison sérieuse de croire en la faisabilité d’un scénario de pur séparatisme qui reviendrait à faire imploser la Bosnie-Herzégovine. L’intégrité et la souveraineté de celle-ci restent garanties par les Accords de Dayton, signés par les trois pays concernés (Bosnie-Herzégovine, Croatie, Serbie) et les deux entités formant la Bosnie-Herzégovine, avec pour témoins la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Union européenne, les États-Unis, la Russie, et une résolution du Conseil de Sécurité des Nations unies. Même réduite à une présence symbolique, la force européenne (EUFOR) conserve un effet dissuasif. Les mouvements nationalistes locaux, tout comme des manœuvres troubles liées à des puissances extérieures aux Balkans, peuvent continuer d’exploiter les aberrations découlant de Dayton, mais ces accords demeurent, pour le moment, un rempart contre toute dérive extrême.

Dernièrement, les États-Unis ont sanctionné Milorad Dodik car il menacerait la stabilité de la région. Ces sanctions sont-elles suffisantes ? Peut-on s’attendre à une réaction de la Russie, soutien de Dodik ? Des sanctions de l’Union européenne ne peuvent être exclues. Elles pourraient être dissuasives à condition de viser les dirigeants corrompus dont les richesses sont la manifestation d’une cleptocratie dont souffrent les populations. Par ailleurs, des puissances extérieures aux Balkans occidentaux continueront de tenter d’exploiter la situation, comme la Russie, mais aussi la Turquie ou la Chine. Toutefois, il ne faut pas sous-estimer la capacité de nuisance depuis l’extérieur, appuyée sur des forces immergées dans les profondeurs du pays. Avec ses partenaires, l’UE et particulièrement la France s’efforce d’identifier les personnalités d’avenir encore trop rares qui pourraient constituer à terme un vivier capable d’assurer une relève citoyenne propre à marginaliser les forces nationalistes. Le défi est immense, mais il y a des lueurs d’espoir.