Accaparement des terres et minéraux critiques

Accaparement des terres et minéraux critiques

Face à l’augmentation de la population mondiale, l’énergie, les terres rares, les minéraux critiques, l’accès à l’eau et à l’alimentation s’imposent comme les ressources primordiales du XXIe siècle. Les surfaces agricoles sont principalement prisées en Afrique. Le continent africain constitue un atout stratégique pour la sécurité alimentaire mondiale. Il y a en effet un double avantage : l’Afrique contiendrait environ 60% des terres arables[1] non exploitées industriellement de la planète, soit environ 874 millions d’hectares, une superficie supérieure à celle de l’Europe et des Amériques réunies. Cette vaste ressource sous-exploitée fait du continent un acteur essentiel pour relever les futurs défis mondiaux en matière de sécurité alimentaire. De plus, les titres de propriété sont rares et les locaux les cultivent souvent en petites communautés. Nous les trouvons dans nos smartphones, nos éoliennes et nos véhicules électriques. Pourtant, derrière la technologie se cache une réalité géopolitique brute : celui qui contrôle les terres rares et les minéraux critiques contrôle l’avenir. Voici pourquoi ce sujet est devenu le point névralgique de l’économie mondiale notamment durant les périodes de tension géopolitique, les pays possédant des ressources critiques et les processus de raffinage deviennent des acteurs clés de l’économie mondiale.

Concernant les minéraux critiques, les États-Unis construisent, brique par brique, une chaîne de souveraineté minérale hors de Chine. Il n’existe pas, dans l’histoire économique récente, de précédent comparable à ce qui se joue depuis plusieurs mois dans le secteur des terres rares. Ce n’est pas une guerre commerciale ordinaire entre deux puissances cherchant à protéger leurs industries. C’est une bataille pour le contrôle des intrants irremplaçables de la modernité technologique, les minéraux critiques dont les dix-sept éléments du groupe des lanthanides[2] dont dépendent les moteurs de véhicules électriques, les pales de turbines éoliennes, les systèmes de guidage des missiles, les aimants des drones, les semi-conducteurs et les écrans des smartphones.

Sur vingt-sept minéraux critiques, la Chine domine la production de quinze d’entre eux. Et elle contrôle 90% du raffinage des terres rares, y compris celles extraites au Brésil ou en Australie Pour contrer la Chine, Washington met en œuvre une architecture industrielle et financière, construite méthodiquement depuis le déclenchement des guerres tarifaires du printemps 2025, et qui révèle, dans toute sa brutalité, l’écart qui se creuse entre la réponse américaine et les tergiversations européennes. Le « Critical Raw Materials Act » européen existe bien sur le papier. Mais entre un texte voté à Bruxelles et l’exploitation d’une mine, il faut compter dix à quinze ans. La Chine a déjà pris trente ans d’avance. Entre juillet 2025 et janvier 2026, les États-Unis ont multiplié les accords dans les minéraux critiques. C’est une stratégie géo-économique complète visant à réduire une vulnérabilité centrale, qui repose sur la dépendance au système industriel chinois. Le véritable enjeu n’est pas uniquement l’accès au minerai brut, le cœur de la dépendance se situe dans le raffinage, la conversion chimique et la fabrication de matériaux intermédiaires. Et c’est précisément dans ces secteurs, que la Chine domine. Dans les faits, même si un minerai est extrait en Australie, en Afrique ou aux États-Unis, il est souvent transformé en Chine. De ce fait, les États-Unis cherchent à sortir d’une dépendance unique. Et la stratégie américaine repose sur trois piliers : la diversification des sources d’approvisionnement de minéraux critiques, la reconstruction du secteur intermédiaire (midstream) hors de Chine et la sécurisation des flux.

Mais la reconstruction du secteur intermédiaire (midstream, c’est-à-dire le raffinage et la transformation) des minéraux critiques hors de Chine va nécessiter des investissements massifs sur une période de cinq à dix ans pour surmonter des décennies de monopole. Cette stratégie et les défis du secteur intermédiaire hors de Chine sont complexes notamment face aux contraintes suivantes:

– Une domination chinoise, en effet la Chine contrôle plus de 70% du raffinage mondial des minéraux stratégiques et 93% de la fabrication d’aimants.

– Des barrières économiques et écologiques. Le raffinage demande de l’énergie abondante, des investissements lourds en capital et nécessite des normes environnementales que l’Occident aura du mal à mettre en œuvre rapidement, et devra réadapter ses dispositions réglementaires économiques et environnementales.

– Une dépendance structurelle. L’extraction minière (upstream) est géographiquement diversifiée, mais les minerais extraits finissent souvent par être transformés en Chine.

Pour s’adapter, l’Occident doit mettre en œuvre des stratégies de rééquilibrage comme :

– la régulation et la surveillance : En Europe, le « Critical Raw Materials Act » fixe des objectifs stricts de recyclage et de raffinage local. En France, par exemple, l’Ofremi (porté par le BRGM) renforce la veille stratégique sur les métaux sensibles comme le cuivre et le tungstène.

– Les partenariats et la diversification : Les États-Unis et l’Europe nouent des accords miniers ciblés (notamment en Afrique et au Canada) pour sécuriser l’amont et tenter de bâtir des filières de transformation autonomes.

La mise en œuvre de ces stratégies ne constituent pas une déglobalisation. Il s’agit dans les faits d’un redessinage des chaînes de valeur mondiales. Cette reconfiguration va redessiner les flux industriels, les alliances stratégiques et les équilibres de puissance pour la prochaine décennie.

Dans sa volonté de sécuriser l’approvisionnement en minéraux critiques, l’administration Trump s’est de plus en plus tournée vers l’étranger pour réduire les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement qui sous-tendent bon nombre des technologies les plus avancées au monde. Du Groenland, à la République démocratique du Congo en passant par l’Ukraine, les principaux axes de la politique étrangère américaine ces derniers mois ont été axés sur l’accès à ces matériaux, un groupe d’environ 60 minéraux que l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGC)[3] considère comme essentiels à la sécurité nationale et économique, notamment les terres rares qui sont devenues un point central de la guerre commerciale que Washington mène contre Pékin. C’est pour cela que son administration a lancé le projet « Pax Silica »[4], en référence aux termes latins signifiant « paix » et « silicium », un matériau essentiel à l’IA, ce partenariat a pour but de garantir que les pays ne dépendent pas de la Chine en sécurisant les chaînes d’approvisionnement. Selon Jacob Helberg , sous-secrétaire d’État américain aux affaires économiques, cette initiative vise à construire un « écosystème dynamique de fournisseurs et de prestataires » dans les pays de Pax Silica afin de soutenir des chaînes d’approvisionnement résilientes. Axée sur les alliés et partenaires des États-Unis, elle vise également à construire ce que ses organisateurs ont décrit comme un « nouveau consensus en matière de sécurité économique ». « Si le XXe siècle a fonctionné grâce au pétrole et à l’acier, le XXIe siècle fonctionne grâce à l’informatique et aux ressources minérales qui l’alimentent », selon une déclaration de Helberg rapportée lors du sommet « Pax Silica »[5], faisant référence aux ressources matérielles et à la puissance de traitement nécessaires pour entraîner et exécuter des modèles d’IA.

Pour mesurer l’ampleur du défi américain, il faut d’abord comprendre comment la Chine a construit son hégémonie sur les terres rares, non par accident géologique, mais par stratégie industrielle d’État planifiée sur trois décennies. La formule attribuée à Deng Xiaoping en 1992 est devenue un mantra de la politique industrielle chinoise : « Le Moyen-Orient a son pétrole, la Chine a ses terres rares. » Dès 1986, le programme « 863 » avait institutionnalisé la recherche et le développement dans les technologies de séparation, finançant des avancées qui allaient permettre à la Chine de devenir plus compétitifs que les producteurs occidentaux non seulement à l’extraction, mais sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Dans les années 1990, la « Mountain Pass »[6] californienne, alors le plus grand gisement de terres rares du monde, fut progressivement asphyxiée par la concurrence des prix chinois, la réglementation environnementale et l’absence de stratégie de long terme. Elle ferma définitivement en 2002. Dès les années 2000, plusieurs entreprises américaines et européennes, confrontées à des prix chinois imbattables, avaient fermé leurs installations de raffinage, transférant l’ensemble de leurs opérations de traitement en Chine. La deuxième phase de la stratégie chinoise a consisté à consolider le secteur sous contrôle d’État pour transformer une domination quantitative en levier géopolitique précis. La première vague de restructuration a couru de 2011 à 2025, avec l’objectif d’aboutir à une hiérarchie « 5+1 » d’entreprises d’État : China Northern Rare Earth Group pour les ressources du nord (Mongolie intérieure, Gansu), et cinq groupes pour les provinces du centre et du sud, dont China Minmetals, Chinalco, Guangdong Rare Earth Corp, China South Rare Earth Group et Xiamen Tungsten. En 2025, ce processus a abouti à une concentration encore plus poussée avec deux géants d’État qui dominent désormais l’ensemble du secteur, China Rare Earth Group, contrôlant les gisements du sud riches en terres rares lourdes, et China Northern Rare Earth Group High-Tech, gérant les ressources légères du nord. Cette consolidation a servi un double objectif. Elle a permis d’éliminer la concurrence interne qui affaiblissait le pouvoir de marché chinois tout en résolvant le problème des « terres rares noires », l’extraction illégale qui sapait le contrôle de Pékin sur les volumes et les prix. Elle a surtout créé un système de commandement centralisé capable de déployer les terres rares comme instrument de pression géopolitique avec une précision chirurgicale. La puissance de ce dispositif est désormais documentée avec précision. La Chine mine plus de 60% des terres rares mondiales et assure près de 90% du raffinage global, y compris les matériaux importés d’autres pays. Le contrôle chinois porte sur 91% de la chaîne d’approvisionnement globale, de l’extraction aux aimants permanents. Cette domination n’est pas circonscrite à une étape puisqu’elle couvre la totalité de la chaîne de valeur, du minerai brut à l’aimant fini, avec des barrières technologiques spécifiques à chaque maillon qui rendent toute réplication rapide extraordinairement difficile. Les installations chinoises atteignent des taux de récupération supérieurs à 95% dans la séparation par extraction liquide-liquide, contre 80-85% dans les installations occidentales plus anciennes. Cet écart de rendement se traduit directement en avantage de coût structurel. La chaîne d’approvisionnement en terres rares est très concentrée. Des gisements existent hors de Chine, notamment au Brésil, aux États-Unis et en Australie, mais nombre d’entre eux dépendent des raffineurs chinois. C’est en réalité la capacité de raffinage, plus que la richesse minérale, qui est source de vulnérabilité. Lynas Rare Earths[7], entreprise australienne, est le plus grand fournisseur mondial de terres rares en dehors de la Chine ; elle dépend de la Malaisie pour une partie de son raffinage. Il n’existe que deux raffineries en dehors de la Chine : une aux États-Unis et une en Malaisie. L’augmentation de la production reste lente en raison des coûts élevés, de la complexité technique et des longs délais d’obtention des permis. La construction d’une nouvelle mine peut prendre de huit à dix ans, tandis que celle d’une nouvelle raffinerie prend environ cinq ans. La construction de mines, de raffineries et d’usines de traitement dans des pays comme l’Australie, les États-Unis et l’Europe coûte également plus cher en raison de besoins en capitaux plus importants, de réglementations environnementales plus strictes et d’un coût de la main-d’œuvre et de l’énergie plus élevé qu’en Chine. Même si les raffineries prévues hors de Chine entrent en service d’ici 2030, la capacité totale ne représentera qu’une part limitée de l’approvisionnement chinois de 2024[8]. Faute de capacités de raffinage indépendantes, les producteurs occidentaux restent donc dépendants de la Chine.

Ainsi, à court terme, la Chine conservera probablement son avantage concurrentiel grâce à son expertise technique, ses coûts compétitifs et son vaste réseau d’approvisionnement. Toutefois, les chaînes d’approvisionnement en terres rares doivent se diversifier. La coopération et les investissements internationaux constituent des premières étapes essentielles. Briser l’emprise de Pékin sur les terres rares sera un processus long et coûteux, mais l’enjeu est de gagner en indépendance stratégique. Les contrôles à l’exportation qui confèrent aujourd’hui un avantage à la Chine inciteront à terme la communauté internationale à développer des chaînes d’approvisionnement non chinoises. Plus le monde investira dans la relocalisation de la production et le recours à des fournisseurs alternatifs, moins la Chine exercera de contrôle sur le long terme.

Aujourd’hui, plus de 70% des importations américaines de terres rares proviennent directement de Pékin. Même la mine de « Mountain Pass », en Californie, envoie encore son minerai brut vers la Chine pour y être raffiné avant de revenir sous forme d’oxydes finis. La vulnérabilité américaine ne réside pas principalement dans l’extraction minière brute, mais dans les capacités de raffinage, de séparation chimique et de production d’intermédiaires industriels. Or le raffinage constitue l’étape déterminante entre la ressource brute et l’intégration industrielle. C’est dans cette phase que se créent les oxydes, poudres métalliques, précurseurs chimiques, sels, alliages et matériaux intermédiaires nécessaires aux chaînes industrielles avancées. Contrôler le raffinage signifie contrôler les volumes disponibles, les délais d’approvisionnement, les standards industriels, les conditions de prix et les arbitrages d’allocation en cas de tension.

La Chine ne domine donc pas seulement des mines. Elle domine les nœuds intermédiaires de la chaîne de valeur mondiale. De ce fait, la Chine exerce donc un quasi-monopole sur l’exportation des minerais stratégiques, devançant largement les États-Unis. En février 2026, l’administration Trump a décidé de corriger la situation en annonçant le lancement du « projet Vault »[9]. L’objectif est de constituer une réserve de minerais financée à hauteur de 12 milliards de dollars, presque entièrement constitués de fonds publics. Au centre du projet l’Amérique latine, région très riche en matières premières, mais où la Chine a déjà pris une avance considérable. Début février, la Maison-Blanche a fait une annonce rapidement éclipsée par l’actualité internationale, notamment par la guerre en Iran. Il s’agit du projet Vault, qui consiste à créer une réserve stratégique de minerais inspirée de celle de pétrole mise en place en 1975, deux ans après le choc pétrolier provoqué par l’embargo des pays arabes. L’histoire s’est répétée en 2025 : la hausse des droits de douane décrétée par Donald Trump a entrainé une riposte de la Chine qui a limité ses exportations de terres rares, conduisant le Président Trump à négocier avec les autorités chinoises. Cet épisode a mis en évidence la forte dépendance des États-Unis aux importations. La Chine extrait 70% des minerais dans le monde et assure jusqu’à 90% du raffinage. L’obsession américaine est donc de rattraper ce retard, notamment dans un contexte où Washington vise une puissance militaire suffisamment écrasante pour pouvoir combattre simultanément sur plusieurs fronts, assurant ainsi une forme de dissuasion face au rival chinois.

La Stratégie de défense nationale (NDS)[10] 2026 du Département de la Guerre des États-Unis affiche l’objectif de parvenir à la « paix par la force ». Donald Trump a demandé au Congrès un colossal budget de défense de 1500 milliards de dollars pour 2027. Une décision paradoxale, si l’on se souvient que la course aux armements du début du XXe siècle a précisément contribué aux conflits mondiaux que la dissuasion était censée prévenir. L’immense réserve de terres rares prévue par le « projet Vault » n’est pas étrangère à cette ambition de toute-puissance militaire. L’Allemagne a perdu les deux guerres mondiales car elle a été dépassée par des pays disposant de davantage de ressources, notamment pétrolières. Et que le territoire allemand était insuffisant pour accéder au statut de grande puissance, il fallait donc, s’étendre vers l’Est pour contrôler les ressources. Dans ce contexte, l’Amérique latine est devenue un véritable champ de confrontation entre intérêts américains et chinois. Le projet Vault s’inscrit dans la résurgence de la doctrine Monroe[11], qui conçoit le sous-continent comme le pré carré des États-Unis, à l’image de la convoitise affichée par Donald Trump vis-à-vis du Groenland ou encore de l’accord imposé à l’Ukraine. Washington investit directement dans des entreprises minières et métallurgiques, parfois en entrant à leur capital, et cherche à coordonner ses approvisionnements avec ceux de ses alliés. Ainsi, la liste américaine recense pas moins de 60 minerais dits « critiques », bien au-delà des seules « terres rares ». Elle inclut notamment le cuivre, véritable colonne vertébrale des infrastructures électriques, ainsi que le nickel, indispensable à la fabrication des batteries et à l’industrie aérospatiale. À cela s’ajoutent le cobalt, le lithium, le graphite, le gallium… En somme, tout ce qui est nécessaire à la production des technologies modernes, qu’elles soient civiles ou militaires comme les radars, satellites, les systèmes électroniques embarqués, les drones, les dispositifs de vision nocturne, les systèmes de guidage sophistiqués comme ceux des missiles Tomahawk… Un accord portant sur onze minerais critiques a déjà été signé avec l’Équateur, l’Argentine, le Pérou et le Paraguay, tandis qu’un plan d’action a été établi avec le Mexique. Le Chili, premier producteur mondial de cuivre et détenteur de réserves de lithium parmi les plus importantes, a également engagé des négociations avec Washington.

Pourtant, combler le retard accumulé apparaît comme un défi considérable. En effet, les États-Unis réagissent après des années durant lesquelles la Chine a patiemment construit ses partenariats miniers dans la région. Si la capture de Nicolás Maduro a placé les immenses réserves pétrolières du Venezuela pratiquement sous tutelle américaine, la Chine est depuis quinze ans le premier partenaire commercial du Brésil, deuxième détenteur mondial de terres rares. Les sites miniers Aclara et Carina (État de Goiás) illustrent à la fois les ambitions américaines et les obstacles à surmonter et bien qu’ils aient bénéficié en 2025 de capitaux publics américains, leur production est entièrement destinée à la Chine dans le cadre de contrats de raffinage courant jusqu’en 2027. Mais extraire ne suffit pas. Encore faut-il créer un pont entre matières premières et processus final. Et c’est précisément là que réside la principale faiblesse du projet américain. En effet, 90% du raffinage mondial est concentré en Chine, qui s’appuie sur une législation environnementale peu contraignante, des gisements de qualité et un tissu industriel puissant, tourné depuis des décennies vers la production de minerais stratégiques. Si la Chine possède 50% des réserves mondiales, elle a surtout réussi un coup de maître stratégique : maîtriser 85% de la chaîne de production. De l’extraction au raffinage, Pékin détient un levier économique majeur, capable de répondre aux pressions internationales en fermant tout simplement le robinet. Le retour d’une vision prédatrice des relations internationales redessine la carte des conflits. L’intérêt américain marqué pour les gisements d’Ukraine, du Venezuela ou du Groenland ne doit rien au hasard. Les terres rares ne sont plus de simples composants chimiques, ce sont des munitions dans une guerre commerciale globale. Une nouvelle guerre des ressources exacerbée

Et l’Europe ? Pour sortir de la dépendance, l’Union européenne joue ses propres cartes notamment sur sa souveraineté avec en particulier l’exploitation de gisements locaux, comme celui de Per Geijer en Suède. Mais également sur l’innovation avec un investissement massif dans le recyclage pour créer une économie circulaire des métaux stratégiques. L’enjeu est clair, il faut réussir la transition énergétique sans troquer une dépendance, celle du pétrole contre une autre, celle des terres rares. La plupart des principaux États importateurs de terres rares ont esquissé une stratégie basée sur le stockage, le recyclage, la recherche de technologies alternatives et la construction d’alliances avec d’autres pays soucieux de réduire leur dépendance à l’égard de la Chine. L’affirmation du secrétaire américain au Trésor S. Bessent estimant que la Chine perdra sa capacité de chantage sur les terres rares en moins de 24 mois[12] paraît optimiste, mais l’émergence de nouveaux pôles d’extraction et de raffinage indépendants de la Chine est désormais acquise. Au-delà des instruments de politique « intérieure » comme la relance de l’activité minière, ou le recyclage, l’Union européenne peut s’assurer de points d’appui dans le monde grâce à une diplomatie commerciale active, même si les financements alloués par l’UE, notamment au titre de la stratégie « Global Gateway »[13] et par les États-membres paraissent encore modestes au regard des initiatives prises par la Chine et les États-Unis.

Dans les faits, face à la Chine la souveraineté minérale est devenue la nouvelle doctrine de puissance des Etats-Unis. Ce que l’acquisition de Serra Verde[14] illustre avec une clarté presque pédagogique, c’est que les États-Unis ont décidé que la souveraineté sur les terres rares magnétiques n’était plus négociable, et qu’ils en ont tiré les conséquences opérationnelles et financières à une vitesse que peu d’observateurs anticipaient. La réponse est industrielle, pas diplomatique. Elle est financée à hauteur de plusieurs milliards d’argent public dans un cadre qui assume pleinement son caractère protectionniste et son incompatibilité avec les règles ordinaires du marché. Les aimants permanents sont projetés pour croître à un taux annuel composé de 8,5% jusqu’en 2030, portés par l’électrification des transports, le déploiement massif d’éoliennes et la demande militaire croissante. Un F-35 intègre 418 kilogrammes de terres rares, un destroyer de type 51 en requiert 2,6 tonnes métriques, et un sous-marin de classe Virginia 4,6 tonnes. Ces chiffres illustrent pourquoi la dépendance à l’égard d’un fournisseur unique contrôlé par un adversaire stratégique est devenue, selon les termes d’un « exécutif order »[15] américain d’avril 2025, une menace pour « la base industrielle de défense et les chaînes d’approvisionnement domestiques sécurisées. » Pour l’Europe, la leçon est cruelle mais instructive. Un changement de cap véritable dans la capacité de l’Europe à dérisquer des projets à grande échelle et à mobiliser les capitaux nécessaires n’est vraisemblablement susceptible de venir qu’avec le prochain Cadre Financier Pluriannuel 2028-2034. D’ici là, les gisements disponibles seront verrouillés, les accords d’offtake signés, les chaînes de valeur consolidées, et les fenêtres de négociation fermées.

La guerre des terres rares n’est pas une guerre commerciale comme les autres. Elle ne se règle pas à l’OMC, elle ne se résout pas en imposant des droits de douane. Elle se gagne ou se perd dans les décisions d’investissement prises aujourd’hui pour des actifs qui ne seront pleinement opérationnels qu’en 2028, 2030, ou au-delà. Les Américains ont fait leurs choix avec une clarté de doctrine que l’on peut trouver brutale mais qui a le mérite de la cohérence. L’Europe réfléchit et fait encore des plans. Et en attendant, la Chine n’est plus l’usine du monde. Elle est devenue le laboratoire du futur. Ce pays ne se contente plus de produire. Il expérimente, accélère et redéfinit les standards. Dans un monde de transition énergétique et de rivalités industrielles, le contrôle des ressources naturelles terres rares et minéraux critiques devient un levier de puissance majeur.

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[1] « Africa’s Untapped Agricultural Land: A Strategic Asset for Global Food Security » Elizabeth Khumalo April 2, 2025 in Africa, Agribusiness, Agriculture, Development, Economy, FA, Food, Food Security

[2] Le groupe des lanthanides (ou lanthanoïdes) est une série de 15 éléments chimiques métalliques du tableau périodique, dont les numéros atomiques vont de 57 (le lanthane) à 71 (le lutécium).

[3] USGC- « About the 2025 List of Critical Minerals – By Mineral Resources Program » November 6, 2025. https://www.usgs.gov/programs/mineral-resources-program/science/about-2025-list-critical-minerals

[4] U.S. department of State – « What is Pax Silica? Pax Silica is the Department of State’s flagship effort on AI and supply chain security, advancing new economic security consensus among allies and trusted partners. » https://www.state.gov/pax-silica

[5] Free Press Journal, « US Launches Pax Silica Initiative To Strengthen Cooperation In AI, Critical Minerals & Advanced Manufacturing« , 2026 https://www.freepressjournal.in/tech/us-launches-pax-silica-initiative-to-strengthen-cooperation-in-ai-critical-minerals-advanced-manufacturing-video Decode39 – « Undersecretary Helberg explains Pax Silica and the Indo-Pacific AI play » – https://decode39.com/?p=12841

[6] La mine de Mountain Pass est une mine à ciel ouvert de terres rares située dans le comté de San Bernardino en Californie aux États-Unis. Elle est l’une des principales mines de terres rares au XXᵉ siècle.

[7] https://lynasrareearths.com/

[8] Selon Bloomberg Intelligence, la production hors Chine de néodyme-praséodyme (NdPr) devrait être multipliée par 4,4 entre 2024 et 2030, mais un déficit mondial de 36% subsisterait néanmoins à cet horizon, la demande croissant d’environ 7% par an. La part de marché chinoise sur les terres rares reculerait de 21 points, passant d’environ 90% en 2024 à 69% en 2030. Sources : Bloomberg Intelligence (analystes Jack Baxter et Richard Bourke) ; repris par Northern Miner et Mining.com, 2026.

[9] « Export-Import Bank of the United States, EXIM Approves Project Vault Loan to Launch America’s Strategic Critical Minerals Reserve and Support Manufacturing Jobs », exim.gov, 2 février 2026. https://www.exim.gov/news/project-vault

[10] United States Department of War, 2026 National Defense Strategy, media.defense.gov, 23 janvier 2026. « Restoring Peace Through Strength for a New Golden Age of America » 34 pages, non classifié. https://media.defense.gov/2026/Jan/23/2003864773/-1/-1/0/2026-NATIONAL-DEFENSE-STRATEGY.PDF

[11] Edictée en 1823, la « doctrine Monroe » a caractérisé la politique étrangère américaine durant le XVIIIe et le XXe siècle. Qualifiée de doctrine, il s’agit en fait d’un ensemble de principes définis par le président James Monroe lors de son message annuel au Congrès en décembre 1823. Ses propos visent spécifiquement les européens à qui il défend toute intervention dans les affaires américaines. Par « américaines », le président Monroe entend l’ensemble du continent américain de l’Alaska à la Terre de feu, comprenant ainsi l’Amérique du Sud partiellement décolonisée à l’époque. Cette doctrine que l’on peut résumer à la formule énoncée par James Monroe lors de ce discours : « Aux Européens le vieux continent, aux Américains le Nouveau Monde », repose sur des principes simples. L’ensemble du continent ne peut plus être soumis à la colonisation ou à l’ingérence européenne qui sera considéré comme une menace pour la sécurité et la paix ; et de même, les Etats Unis s’abstiendront d’intervenir dans les affaires des pays européens.

[12] Demetri Sevastopulo, « China ‘made a real mistake’ by ‘firing shots’ on rare earths », says Scott Bessent”, Financial Times, 30.10.2025. https://www.reuters.com/world/asia-pacific/china-made-mistake-by-firing-shots-rare-earths-bessent-tells-ft-2025-10-31/

[13] « Global Gateway» est la stratégie de l’Union européenne visant à développer des liens intelligents, propres et sûrs dans les domaines du numérique, de l’énergie et des transports, et à renforcer les systèmes de santé, d’éducation et de recherche dans le monde entier. La stratégie «Global Gateway» est pleinement conforme au programme des Nations unies à l’horizon 2030 et à ses objectifs de développement durable, ainsi qu’à l’accord de Paris. Global Gateway vise à mobiliser jusqu’à 300 milliards d’euros d’investissements. » https://international-partnerships.ec.europa.eu/policies/global-gateway_fr

[14] « USA Rare Earth, Inc. completed the acquisition of Serra Verde Pesquisa E Mineracao Ltda. » Published on 09/02/2026. https://www.marketscreener.com/news/usa-rare-earth-inc-completed-the-acquisition-of-serra-verde-pesquisa-e-mineracao-ltda-ce785bdad181ff24 S&P Capital IQ

[15] Executive Order 14272, « Ensuring National Security and Economic Resilience Through Section 232 Actions on Processed Critical Minerals and Derivative Products« , signé le 15 avril 2025, publié au Federal Register le 18 avril 2025 (Vol. 90, No. 74). https://www.govinfo.gov/content/pkg/FR-2025-04-18/html/2025-06836.htm