Le recul alarmant de la Caspienne, plus grande mer fermée du monde, entraîne des bouleversements écologiques, humains et géopolitiques dans toute cette zone aux confins de l’Europe. Les pays qui l’entourent semblent déterminés à agir, mais leur réaction risque d’être trop lente face à ce changement très rapide. C’était autrefois un refuge pour les flamants, les esturgeons et des milliers de phoques. Mais les eaux qui reculent rapidement transforment la côte nord de la mer Caspienne en étendues arides de sable sec. Par endroits, la mer s’est retirée de plus de 50 kilomètres. Les zones humides deviennent des déserts, les ports de pêche se retrouvent à sec, et les compagnies pétrolières draguent des chenaux toujours plus longs pour atteindre leurs installations offshore. La mer Caspienne nourrit des millions de personnes, abrite des espèces uniques et fait battre le cœur d’une région stratégique. Pourtant, ses eaux se retirent à une vitesse vertigineuse, laissant derrière elles des ports à sec et des terres désertifiées. La mer Caspienne va en grande partie disparaître avec le changement climatique. Face à ce déclin brutal, la question n’est plus de savoir si elle disparaîtra, mais quand.
Située en Asie centrale, la mer Caspienne voit son niveau baisser dangereusement depuis deux décennies environ. Désormais, on observe même une baisse de 23 centimètres par an. Quelles sont les causes de ce déclin catastrophique ?
Le changement climatique est à l’origine de ce déclin spectaculaire de la plus grande mer fermée du monde. Située à la frontière entre l’Europe et l’Asie centrale, la mer Caspienne est entourée par l’Azerbaïdjan, l’Iran, le Kazakhstan, la Russie et le Turkménistan, et fait vivre environ 15 millions de personnes. La Caspienne est un centre de pêche, de navigation et de production de pétrole et de gaz, et son importance géopolitique est croissante, puisqu’elle se trouve à la croisée des intérêts des grandes puissances mondiales. À mesure que la mer s’appauvrit en profondeur, les gouvernements sont confrontés au défi crucial de maintenir les industries et leurs moyens de subsistance, tout en protégeant les écosystèmes uniques qui les soutiennent.
Couvrant une superficie de 371 000 km², la mer Caspienne est la plus grande mer intérieure du monde. Par ailleurs, ses 6819 km de côte se partagent entre le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, l’Iran et la Russie. Citons également le Turkménistan, dont l’économie se base en grande partie sur les activités de pêche, l’agriculture et le tourisme. En revanche, le recul est plus perceptible du côté du Kazakhstan où le segment de la mer est le moins profond. En milieu d’année 2023, la ville d’Aqtau avait d’ailleurs déclaré l’état d’urgence en raison de la baisse du niveau de la mer, mettant notamment en péril l’approvisionnement en eau potable de 250.000 habitants. Citons également l’état de la faune, dont le nombre d’individus est passé d’un million au début du XXe siècle à seulement 110.000 en 2024. Parmi les raisons expliquant le phénomène, il y a le changement climatique, synonyme de journées plus chaudes et d’une diminution des précipitations. Aujourd’hui, le niveau des précipitations ne compense ainsi pas celui de l’évaporation de l’eau de la mer Caspienne.
De plus, il y a plus de 140 fleuves et affluents qui se jettent dans la mer Caspienne. En revanche, les principales rivières que sont l’Oural et la Volga voient leur situation se dégrader fortement. L’Oural est en effet déjà presque asséché et la Volga voit son niveau baisser sous un seuil critique. En cause, la construction par la Russie de plus d’une quarantaine de barrages sur la Volga, réduisant ainsi le flux qui alimente la mer Caspienne. Selon les estimations, son niveau pourrait baisser de dix-huit mètres d’ici à 2100. Elle perdrait alors un quart de sa surface actuelle. La mer Caspienne pourrait perdre jusqu’à 21 mètres de profondeur d’ici à 2100. Même dans un scénario optimiste dans lequel le changement climatique serait limité à 2°C à cette échéance, la plus grande mer fermée du monde pourrait voir son niveau baisser de 10 mètres et s’assécher sur 112.000 km2. Elle perdrait près de 30% de sa superficie actuelle. Cet assèchement en cours pourrait, dès 10 mètres de perte de profondeur, causer la disparition complète de quatre des dix types d’écosystèmes uniques qu’abrite la mer Caspienne, s’alarment les chercheurs. Dès 5 mètres de baisse du niveau, les phoques de la Caspienne, espèce menacée de disparition, perdraient 81% de leur habitat de reproduction.
Les activités humaines vont aussi être fortement impactées : plusieurs ports et villes voisines de la Caspienne vont voir le trait de côte s’éloigner de plusieurs kilomètres, jusqu’à 115 km pour la ville russe de Lagan. Les communautés dépendant de la pêche risquent d’être fortement fragilisées. Les chercheurs appellent en conséquence les pouvoirs publics des différents pays limitrophes de la mer Caspienne (Kazakhstan, Russie, Azerbaïdjan, Iran, Turkménistan) à anticiper dès maintenant ces évolutions, pour protéger autant que possible les écosystèmes et les communautés. L’étude détaillant cette situation préoccupante a été publiée le 10 avril 2025 dans la revue « Communications Earth & Environnement ».
Le niveau de la mer Caspienne a toujours fluctué, mais l’ampleur des changements récents est sans précédent. Depuis le début de ce siècle, le niveau de l’eau a baissé d’environ 6 cm par an, avec des chutes allant jusqu’à 30 cm par an depuis 2020. En juillet 2025, des scientifiques russes ont annoncé que la mer était descendue en dessous du niveau minimum précédent enregistré depuis le début des mesures instrumentales.
Au cours du XXe siècle, les variations étaient dues à une combinaison de facteurs naturels et de détournements d’eau par l’Homme pour l’agriculture et l’industrie, mais aujourd’hui, le réchauffement climatique est le principal moteur du déclin. Il peut sembler inconcevable qu’une masse d’eau aussi vaste que la Caspienne soit menacée, mais dans un climat plus chaud, le débit d’eau entrant dans la mer par les rivières et les précipitations diminue, et il est désormais dépassé par l’augmentation de l’évaporation à la surface de la mer. Même si le réchauffement climatique est limité à l’objectif de 2 °C fixé par l’Accord de Paris, le niveau de l’eau devrait baisser jusqu’à dix mètres par rapport au littoral de 2010. Avec la trajectoire actuelle des émissions mondiales de gaz à effet de serre, le déclin pourrait atteindre 18 mètres, soit environ la hauteur d’un immeuble de six étages.
Comme le nord de la Caspienne est peu profond – une grande partie n’atteint qu’environ cinq mètres de profondeur -, de petites diminutions de niveau entraînent d’immenses pertes de surface. Un déclin optimiste de dix mètres mettrait à découvert 112.000 kilomètres carrés de fond marin, une superficie plus grande que l’Islande.
Comme lors de la catastrophe de la mer d’Aral, où un autre immense lac d’Asie centrale a presque totalement disparu, des poussières toxiques issues du fond marin exposé seraient libérées, avec de graves risques pour la santé. Des millions de personnes risquent d’être déplacées à mesure que la mer se retire, ou de se retrouver confrontées à des conditions de vie fortement dégradées. Le seul lien de la mer avec le réseau maritime mondial passe par le delta de la Volga, qui se jette dans la Caspienne, puis par un canal en amont reliant le Don, offrant des connexions vers la mer Noire, la Méditerranée et d’autres systèmes fluviaux. Mais la Volga est déjà confrontée à une réduction de sa profondeur. Des ports comme Aktau au Kazakhstan et Bakou en Azerbaïdjan doivent être dragués simplement pour pouvoir continuer à fonctionner. De même, les compagnies pétrolières et gazières doivent creuser de longs chenaux vers leurs installations offshore dans le nord de la Caspienne. Les coûts déjà engagés pour protéger les intérêts humains se chiffrent en milliards de dollars, et ils ne feront qu’augmenter. La Caspienne est au cœur du « corridor médian », une route commerciale reliant la Chine à l’Europe. À mesure que le niveau de l’eau baisse, les cargaisons maritimes devront être réduites, les coûts augmenteront, et les villes comme les infrastructures risquent de se retrouver isolées, à des dizaines, voire des centaines de kilomètres de la mer.
Face à ces défis de taille, les pays bordant la mer doivent repenser l’implantation de certains ports et envisager de creuser de nouvelles voies navigables. Un projet prévoit ainsi le dragage d’un nouveau chenal à travers le « seuil de l’Oural ». Une stratégie globale permettra de mieux repérer et protéger les zones où les écosystèmes peuvent s’adapter, tout en investissant dans le suivi de la biodiversité. Cette situation rappelle celle de la catastrophe de la mer d’Aral et sert d’avertissement pour d’autres grandes étendues intérieures, comme le lac Titicaca ou le lac Tchad. Les pays riverains sont donc confrontés à une course contre-la-montre. Les pays riverains de la Caspienne doivent s’adapter, en déplaçant des ports et en creusant de nouvelles voies de navigation. Mais ces mesures risquent d’entrer en conflit avec les objectifs de conservation. Par exemple, il est prévu de draguer un nouveau grand chenal de navigation à travers le « seuil de l’Oural » dans le nord de la Caspienne. Mais il s’agit d’une zone importante pour la reproduction des phoques, leur migration et leur alimentation, et ce sera une zone vitale pour l’adaptation des écosystèmes à mesure que la mer se retire. Comme le rythme du changement est si rapide, les aires protégées aux frontières fixes risquent de devenir obsolètes. Ce qu’il faut, c’est une approche intégrée et prospective pour établir un plan à l’échelle de toute la région. Si les zones où les écosystèmes devront s’adapter au changement climatique sont cartographiées et protégées dès maintenant, les planificateurs et décideurs politiques seront mieux à même de faire en sorte que les projets d’infrastructures évitent ou minimisent de nouveaux dommages. Pour ce faire, les pays de la Caspienne devront investir dans le suivi de la biodiversité et dans l’expertise en matière de planification, tout en coordonnant leurs actions entre cinq pays différents aux priorités diverses. Les pays de la Caspienne reconnaissent déjà les risques existentiels et ont commencé à conclure des accords intergouvernementaux pour faire face à la crise. Mais le rythme du déclin pourrait dépasser celui de la coopération politique.
L’importance écologique, climatique et géopolitique de la mer Caspienne fait que son sort dépasse largement ses rivages en recul. Elle constitue une étude de cas essentielle sur la manière dont le changement climatique transforme les grandes étendues d’eau intérieures à travers le monde, du lac Titicaca (entre le Pérou et la Bolivie) au lac Tchad (à la frontière entre le Niger, le Nigeria, le Cameroun et le Tchad). La question est de savoir si les gouvernements pourront agir assez vite pour protéger à la fois les populations et la nature de cette mer, qui risque de disparaitre.