L’euro numérique entre dans sa phase décisive. Un prochain vote pourrait l’autoriser, il est prévu en 2026, et tout est déjà prêt. Ce sera un bouleversement pour plus de 450 millions de personnes. Depuis dix ans, la manière dont nous utilisons notre argent change radicalement. Et ces changements s’opèrent dans le silence, ainsi les paiements en espèces sont plafonnés, les distributeurs disparaissent. Et l’Europe prépare une version 100% numérique de l’euro.
Après cinq ans de travaux préparatoires, le projet d’euro numérique de la Banque centrale européenne a franchi, au cours de l’été 2026, une étape que l’on peut qualifier de charnière. Le 23 juin, la commission des Affaires économiques et monétaires (ECON) du Parlement européen a adopté le rapport législatif encadrant sa création, par 43 voix contre 14. Ce vote a débloqué un dossier qui stagnait depuis la présentation du projet de règlement par la Commission européenne en juin 2023. Une confirmation en séance plénière était attendue début juillet à Strasbourg, avant l’ouverture des négociations en trilogue avec le Conseil de l’Union européenne, prévue à la rentrée de septembre. L’objectif affiché par les institutions européennes est de parvenir à un accord politique définitif avant la fin de l’année 2026, ce qui ouvrirait la voie à une phase pilote sur douze mois au second semestre 2027, puis à une mise en circulation auprès du grand public à l’horizon 2029. Pour commencer, il faut distinguer cryptomonnaies et euro numérique. Une crypto circule sur un réseau partagé entre plateformes d’échange, entreprises privées, mineurs ou validateurs, ceux qui font tourner le réseau et les utilisateurs. Certaines sont pilotées par des sociétés (XRP par Ripple par exemple), d’autres par des communautés ouvertes comme le Bitcoin, où personne ne décide seul et où les règles n’évoluent que si une majorité l’approuve. Dans tous les cas, l’État n’a pas de contrôle direct, même si des pressions judiciaires peuvent exister. Le fonctionnement ne change que si les acteurs du réseau l’acceptent collectivement. La traçabilité est quasi totale, car chaque action ajoute un « bloc » à une chaîne de données, ce qui donne un registre appelé « blockchain ». Une fois acquise, la crypto peut être stockée dans un coffre-fort numérique et personne ne peut y accéder, hormis l’utilisateur.
L’euro numérique sera créé et géré par la Banque Centrale européenne (BCE). C’est une monnaie étatique, pensée pour s’intégrer au système bancaire et, à terme, remplacer l’argent physique. Contrairement aux cryptos, il sera programmable avec des plafonds, des restrictions d’usage, des conditions, des possibilités de suspension, d’expiration et une traçabilité intégrale. Un outil potentiellement contrôlable, qui combiné à l’identité numérique, pourra ouvrir la voie à un niveau de contrôle inédit. L’euro numérique, futur complément à l’argent liquide, vise à proposer un moyen de paiement électronique sûr, accessible à tous et garanti par la Banque centrale européenne (BCE). Encore au stade de projet, l’euro numérique pourrait voir le jour en 2029. Comment va-t-il s’intégrer aux moyens de paiement existants et quels sont les risques et opportunités liés à cette monnaie numérique ?
En janvier dernier, 68 économistes avaient exhorté les eurodéputés à soutenir le projet d’euro numérique,, estimant qu’il est devenue un enjeu stratégique pour l’Union Européenne. Dans une lettre adressée aux membres du Parlement et relayée par le Financial Times[1], les signataires alertaient sur un risque majeur : voir l’Europe perdre progressivement la maîtrise de ses paiements numériques, et donc une part de son autonomie économique, au profit de grandes entreprises américaines. Selon ces experts, la zone euro, qui regroupe 21 États, dont l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne, dépend déjà largement d’infrastructures et d’acteurs non européens pour les transactions électroniques. Cette dépendance, expliquent-ils, expose l’économie du continent à des risques « hors de son contrôle » dont des décisions commerciales prises à l’étranger, des conditions d’accès aux services de paiement, une vulnérabilité face aux tensions géopolitiques, ou encore une concentration de données et de capacités techniques en dehors du cadre réglementaire européen. Le cœur de l’argumentation est formulé sans ambiguïté : « un euro numérique robuste n’est pas seulement souhaitable, il est nécessaire pour préserver la souveraineté, la stabilité et la résilience de l’Europe ». Les économistes présentent ainsi la monnaie numérique de banque centrale (MNBC) non comme un gadget technologique, mais comme un instrument de politique publique, comparable à une infrastructure critique. Dans leur lecture, l’enjeu dépasse la modernisation des paiements : il s’agit d’empêcher une situation où l’Europe conserverait sa monnaie en théorie, tout en laissant l’essentiel des canaux de circulation monétaire sous contrôle privé et extra-européen. Parmi les signataires figurent plusieurs noms influents dans la recherche économique européenne : Thomas Piketty (École d’économie de Paris), Jan Pieter Krahnen (Université Goethe de Francfort) et Daniela Gabor (Université du Sussex). Leur implication donne au message une portée politique : ils cherchent à peser au moment où le Parlement européen doit apprécier l’équilibre entre innovation monétaire, stabilité financière et concurrence sur le marché des paiements.
D’après les éléments rapportés, la Commission européenne soutient le plan porté par la Banque centrale européenne (BCE) visant à mettre en circulation un euro numérique à l’horizon 2029. Reste un point crucial : l’issue parlementaire. Le texte souligne qu’il n’est pas acquis que le projet obtienne une majorité suffisante au Parlement européen, signe que le consensus politique est encore fragile — notamment en raison des inquiétudes du secteur bancaire. La proposition évoquée prévoit qu’un particulier pourrait détenir jusqu’à 3000 euros sous forme d’euro numérique dans un portefeuille dédié. Une limite qui vise à réduire certains risques (par exemple, une fuite massive des dépôts bancaires vers la monnaie numérique). Le dispositif, tel qu’il est présenté, n’autoriserait pas non plus l’usage de ce montant comme dépôt classique auprès de banques privées, ce qui revient à distinguer l’euro numérique d’un compte bancaire traditionnel et à limiter sa capacité à se substituer à l’épargne bancaire.
Les économistes insistent sur un point : l’Europe s’est construite une monnaie commune et une banque centrale puissante, mais n’a pas obtenu une souveraineté équivalente sur l’architecture de ses paiements numériques. Dans un monde où la majorité des transactions quotidiennes se font par carte, application ou portefeuille numérique, celui qui contrôle les circuits de paiement peut influencer l’accès au marché, les standards techniques, les commissions, ou l’innovation et parfois la capacité même d’un pays à maintenir des paiements fluides en période de crise. Sans citer explicitement des entreprises ou des plateformes, la lettre met en avant la domination d’acteurs basés aux États-Unis et la dépendance correspondante des consommateurs, des commerçants et des institutions européennes. Les signataires y voient une forme de fragilité structurelle : une monnaie peut rester « européenne » par son unité de compte, tout en devenant « dépendante » dans ses usages concrets si les réseaux d’acceptation, les interfaces et les solutions de paiement sont majoritairement contrôlés hors d’Europe. Il faut également noter que des « développements récents » renforcent la probabilité d’un choc externe affectant l’Europe. Le texte ne fait pas référence directement aux politiques du président américain Donald Trump (telles que les droits de douane), mais laisse entendre que la montée des tensions économiques et des logiques de puissance rend la dépendance technologique plus coûteuse et plus risquée.
Le Fonds monétaire international (FMI) s’est également prononcé en faveur de l’euro numérique dans un rapport publié en septembre 2025. Le FMI y voit un objectif « simple » : offrir, dans l’économie numérique, la possibilité d’effectuer des transactions directement en monnaie de banque centrale, c’est-à-dire en une forme de monnaie considérée comme la plus sûre, car émise par l’institution monétaire publique. Le FMI estime en outre que l’euro numérique contribuerait à la « résilience du système monétaire » européen, dans un contexte où les paiements digitaux augmentent à l’échelle internationale. Dit autrement : si le numérique devient la norme, l’absence d’option publique pourrait affaiblir la capacité d’un État (ou d’une union monétaire) à garantir l’accès universel à une monnaie fiable utilisable dans la vie quotidienne.
Face à ces arguments, une partie du secteur bancaire européen affiche une opposition nette. En novembre 2025, 14 banques européennes, dont Deutsche Bank et BNP Paribas, ont mis en garde contre les effets potentiellement négatifs de l’euro numérique sur la banque de détail. Leur crainte centrale : la désintermédiation, c’est-à-dire un déplacement progressif des fonds des clients des dépôts bancaires vers un instrument émis par la banque centrale, qui pourrait fragiliser le financement de l’économie et réduire la base de ressources des banques. Ces banques défendent également l’idée qu’un euro numérique pourrait paradoxalement « affaiblir » les initiatives privées européennes destinées à concurrencer les grands acteurs américains du paiement : si l’Union introduit une solution publique de paiement numérique, elle risque, selon eux, de détourner l’investissement, l’innovation et l’adoption du public des solutions européennes portées par le marché. En Allemagne, la critique est particulièrement appuyée. La Commission des banques allemandes qualifie le projet de « complexe et très coûteux », et estime qu’il apporterait peu d’avantages aux consommateurs. Derrière cette formulation, on devine une inquiétude commerciale : perdre une partie des flux de paiement et des services associés, au profit d’un écosystème de monnaie numérique où le rôle des banques serait moins central. Par ailleurs, ceux qui sont contre ce projet avancent les arguments suivants :
– Les cryptos sont privées, décentralisées et stockables par l’utilisateur seul, personne n’y accède sans lui. L’euro numérique, lui, est créé et géré par la BCE, c’est une monnaie programmable, potentiellement et totalement contrôlable. Quelles améliorations l’euro numérique est-il censé apporter dans la vie des citoyens ?
– Lancé depuis des années, le projet avance loin du débat public. Tout est publié, mais dans des documents institutionnels quasi jamais lus, ou par une communication en circuit fermé contrôlée par la BCE, sans contradicteur.
– Prototypes validés, partenaires choisis, règles d’usage esquissées, programmabilité étudiée, calendrier prévu… Tout est prêt avant le vote de 2026 devant statuer sur son autorisation. Ce qui questionne sur le processus démocratique.
– Chaque dispositif est présenté isolément, mais l’ensemble (euro numérique, identité numérique, réglementation des contenus, dispositifs de sanction…) converge vers un système centralisé offrant un pouvoir inédit sur les citoyens. L’euro numérique (EN) pourrait être une monnaie paramétrable et contrôlable, elle pourrait être encadrée ou conditionnée.
– Combinée à l’identité numérique, elle pourrait devenir un outil de contrôle puissant. Bien que la BCE promette un niveau de confidentialité au moins équivalent à celui des paiements par carte actuels, une partie de l’opinion publique et plusieurs groupes politiques, dont l’extrême droite européenne, qui a voté contre le texte en commission, redoutent un outil de traçabilité généralisée des transactions, voire un instrument de contrôle social si son usage venait à être étendu au-delà des garanties initiales. Selon la BCE, l’euro numérique serait « sans risque » et « respecterait la vie privée et la confidentialité des données ». Aucune précision n’est donnée sur la manière dont l’Eurosystème est censé protéger l’identité des utilisateurs, les informations relatives à chaque paiement (nature de l’achat, montant, bénéficiaire) ou les métadonnées liées à la transaction (date, heure, adresse IP de l’appareil utilisé, etc.).
– Sans identité numérique, pas de tokenisation à grande échelle. Le système repose sur des infrastructures capables d’identifier les individus en permanence. Une exigence qui entre, étonnamment, en résonance avec les projets d’identité numérique en cours, notamment dans l’UE. Dans ce cadre, monnaie, actifs, épargne et revenus sont intégrés dans une même infrastructure numérique globale, traçable et programmable. Cette évolution n’est pas présentée comme un projet de contrôle, mais comme une simple nécessité technique. Une logique plus large de déconstruction. Là où la finance globale et la technologie déconstruisent matériellement l’ordre existant, les courants de déconstruction culturelle en dissolvent les repères symboliques et historiques. Deux dynamiques distinctes, parfois convaincues de s’opposer, mais dont les effets convergent et se renforcent mutuellement.
Reste une question simple : à qui profitent ces évolutions ? Renforcent-elles réellement le pouvoir des peuples ou concentrent-elles davantage l’influence entre les mains de ceux qui conçoivent et contrôlent le système ? La question mérite donc d’être posée, en particulier par ceux qui portent avec conviction ces projets : combattent-ils un ordre dominant, ou participent-ils, sans toujours en avoir conscience, à sa recomposition la plus efficace ?
Pour les défenseurs du projet, L’euro numérique pourrait rééquilibrer la part de chaque instrument de paiement dans les usages au quotidien, avec comme règle d’or : concilier innovation, protection de la vie privée, stabilité financière et sécurité. Ce qui est envisagé, c’est que l’euro numérique serait une forme électronique de monnaie de banque centrale, émise et garantie par la Banque centrale européenne (BCE). Il a vocation à compléter les espèces et les services bancaires existants, et non à s’y substituer. Le dispositif permettrait les paiements en ligne et hors ligne et vise à offrir un haut niveau de protection de la vie privée, la BCE ne pouvant pas identifier directement les utilisateurs à partir de leurs données de paiement.
L’euro numérique, tel qu’il ressort du compromis parlementaire, serait une monnaie de banque centrale disponible sous deux formes complémentaires : une version en ligne, adossée à un compte, et une version hors ligne, stockée sur un support physique et fonctionnant comme un équivalent numérique des espèces, y compris en cas de coupure de réseau. Les paiements hors ligne seraient gratuits pour l’utilisateur. La détention serait plafonnée, un montant que la BCE resterait chargée de fixer dans le cadre des paramètres arrêtés par le Parlement et le Conseil, la Banque ayant indiqué ne pas voir de risque pour la stabilité financière en deçà de 3000 euros par détenteur. Les entreprises, elles, ne pourraient pas détenir d’euros numériques au-delà d’un délai de 24 heures, sauf pour l’encaissement transitoire de paiements entrants. Les dépôts ne produiraient par ailleurs aucun intérêt, un taux fixé à 0 % ayant été retenu afin de ne pas concurrencer l’épargne rémunérée proposée par les banques commerciales. La BCE fournirait l’infrastructure de base, tandis que les banques commerciales et les prestataires de services de paiement proposeraient les services en euro numérique aux clients. la question la plus délicate sera de s’accorder sur le « modèle de rémunération ». Il s’agit de décider quelles institutions financières doivent être rémunérées, à quelle hauteur et selon quelles modalités pour la fourniture des services en euro numérique.
Autre point clé des discussions : la répartition des frais tout au long de la chaîne de paiement. Les commerçants devraient payer des commissions plus faibles que celles qu’ils acquittent actuellement pour les transactions par carte. Les négociations les plus intenses sont attendues cet automne, pour une approbation définitive espérée d’ici la fin de l’année. L’euro numérique devrait être disponible pour les paiements de détail à partir de 2029, après un programme pilote qui doit débuter en 2027. Le débat qui se déroule au Parlement européen se cristallise donc autour d’un arbitrage. D’un côté, des économistes et des institutions internationales défendent l’euro numérique comme une « infrastructure publique » indispensable pour éviter que les paiements et, par ricochet, une partie du contrôle de l’économie réelle ne dérivent vers des intérêts extérieurs. De l’autre, des banques, qui redoutent un choc sur le système financier, et contestent le rapport coût/bénéfice pour les citoyens. La limite de 3000 euros par personne apparaît, dans ce contexte, comme un compromis technique à fort contenu politique : elle suggère que le projet vise d’abord les paiements du quotidien (un équivalent numérique du cash), et non une substitution complète au système bancaire. Reste à savoir si ce compromis suffira à rassurer les opposants, ou s’il sera jugé insuffisant par ceux qui veulent un instrument plus ambitieux. Si l’euro numérique voit le jour, il pourrait redéfinir l’équilibre entre secteur public et secteur privé dans la circulation monétaire. S’il est freiné ou abandonné, la zone euro pourrait s’exposer à une dépendance croissante non seulement technologique, mais aussi stratégique dans un domaine aussi sensible que les paiements.
Le contexte géopolitique explique en grande partie cette accélération. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les tensions tarifaires avec l’Union européenne et la crainte d’une instrumentalisation de la domination américaine sur les réseaux de paiement comme Visa, Mastercard, mais aussi les circuits de compensation en dollars, ont convaincu une majorité de parlementaires européens qu’une infrastructure de paiement souveraine n’était plus un exercice théorique mais une nécessité stratégique. Ce vote intervient d’ailleurs alors que le Sénat américain a de son côté bloqué tout projet de dollar numérique, pendant que la Chine a déjà déployé le yuan numérique et que la Russie annonce la mise en service de son rouble numérique pour septembre 2026. L’Europe se retrouve ainsi engagée, presque malgré elle, dans une course mondiale aux monnaies numériques de banque centrale (MNBC). Le projet d’euro numérique illustre une tension désormais classique dans la gouvernance économique européenne : celle entre l’impératif de souveraineté stratégique, renforcé par le climat transatlantique actuel, et la prudence réglementaire nécessaire pour ne pas déstabiliser un système bancaire qui reste le principal vecteur de financement de l’économie réelle en zone euro. La suite du processus législatif, notamment les arbitrages sur le plafond de détention et les garanties de confidentialité, déterminera si l’euro numérique devient un instrument de résilience largement adopté ou un chantier coûteux à l’utilité perçue limitée par le grand public. Ce projet structurant pour la vie quotidienne de centaines de millions d’Européens doit sortir du cercle des spécialistes et des discussions entre régulateurs pour être investi par le débat démocratique. Quel euro numérique voulons-nous, demain, et pour quoi faire ? Quel arbitrage entre sécurité et liberté et quels effets sur l’inclusion numérique et financière ?
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[1] Financial Times – « Digital euro ‘only defence’ against deepening US control of money, economists warn » Academics including France’s Thomas Piketty press MEPs to resist ‘shortsighted’ lobbying against project » Olaf Storbeck in Frankfurt – Published Jan 11 2026. « More than 60 economists have implored EU parliamentarians to back the digital euro, warning the Eurozone would “lose control” of its own money and become more dependent on US companies were the project to fail. » https://www.ft.com/content/b0602271-cd43-4a6e-a96d-c8166a05d040?syn-25a6b1a6=1