La fusion nucléaire – L’énergie des étoiles

La fusion nucléaire - L'énergie des étoiles

Longtemps reléguée au rang de promesse scientifique différée, la fusion nucléaire s’impose désormais comme un objet stratégique à part entière. Les percées expérimentales récentes comme l’ignition obtenue au National Ignition Facility (NIF) en décembre 2022[1], les records de confinement du tokamak chinois EAST[2] , ont déplacé le débat il ne s’agit plus seulement de savoir si la fusion est physiquement réalisable, mais qui en maîtrisera la trajectoire industrielle et selon quel calendrier. La fusion nucléaire est l’un des phénomènes les plus fascinants de la physique moderne. Contrairement à la fission nucléaire, qui consiste à casser des noyaux atomiques lourds comme l’uranium, la fusion repose sur l’union de deux noyaux légers pour former un noyau plus lourd. Les réactions de fusion se produisent dans un état de la matière appelé plasma, (gaz chargé à température très élevée), constitué d’ions positifs et d’électrons libres, et aux propriétés distinctes de celles des solides, des liquides et des gaz.

C’est la fusion qui alimente le Soleil et toutes les étoiles depuis des milliards d’années. Au cœur de ces astres, les températures atteignent plusieurs millions de degrés, permettant aux noyaux d’hydrogène de vaincre leur répulsion électrique et de fusionner pour produire de l’hélium. L’énergie ainsi dégagée est ensuite rayonnée sous forme de lumière et de chaleur. La fusion nucléaire (ou thermonucléaire) est donc une réaction nucléaire dans laquelle deux noyaux atomiques s’assemblent pour former un noyau plus lourd. Cette réaction est à l’œuvre de manière naturelle dans le Soleil et la plupart des étoiles de l’Univers, dans lesquelles sont créés tous les éléments chimiques autres que l’hydrogène et la majeure partie de l’hélium. Elle est, avec la fission nucléaire, l’un des deux principaux types de réactions nucléaires appliquées.

La fusion nucléaire dégage une quantité d’énergie colossale par unité de masse, provenant de l’attraction entre les nucléons due à l’interaction forte (énergie de liaison nucléaire). La masse du ou des produits d’une réaction de fusion étant inférieure à la somme des masses des noyaux fusionnés, la différence est transformée en énergie cinétique (puis en chaleur) selon la formule d’Einstein E = mc2.

La fusion nucléaire est utilisée dans les bombes H et, de façon plus anecdotique, dans les générateurs de neutrons. Elle pourrait être utilisée pour la production d’électricité, pour laquelle elle présente plusieurs intérêts majeurs :

  • la disponibilité de son « combustible » :
  • le deutérium, présent à l’état naturel en quantités importantes dans les océans,
  • le tritium (pour la réaction de fusion « deutérium + tritium »), qui peut être produit par bombardement neutronique du lithium 6. Les réserves mondiales en minerai de lithium suffiraient théoriquement à garantir plus d’un million d’années de fonctionnement ;
  • son caractère essentiellement « propre » de la réaction de fusion : les produits de la fusion eux-mêmes (principalement de l’hélium 4) ne sont pas radioactifs. Les déchets radioactifs se limitent aux matériaux environnants (les plaques de l’enveloppe protectrice interne du Tokamak, qui, exposée aux neutrons rapides, en les capturant deviennent radioactifs.

En dépit de travaux de recherche réalisés dans le monde entier depuis les années 1950, aucune application industrielle de la fusion à la production d’énergie n’a encore abouti. Les ingénieurs se heurtent à la difficulté de créer et de maintenir une température de plusieurs millions de degrés dans un espace confiné.

Sur Terre, reproduire ce phénomène représente un défi scientifique et technologique majeur. Pour obtenir la fusion, il faut créer un plasma porté à des températures supérieures à 100 millions de degrés Celsius et le maintenir suffisamment longtemps grâce à des dispositifs de confinement magnétique, comme les tokamaks, ou par confinement inertiel à l’aide de lasers extrêmement puissants. La fusion nucléaire présente plusieurs avantages potentiels. Elle utilise des combustibles abondants, notamment le deutérium extrait de l’eau de mer, et pourrait produire de grandes quantités d’électricité avec des émissions très faibles de dioxyde de carbone pendant son fonctionnement. De plus, le risque de réaction en chaîne incontrôlée est beaucoup plus faible que dans les réacteurs à fission. Cependant, de nombreux défis restent à relever. Les scientifiques doivent encore améliorer la stabilité du plasma, développer des matériaux capables de résister aux conditions extrêmes à l’intérieur des réacteurs et démontrer que la production d’électricité par fusion peut être économiquement viable à grande échelle. Des projets internationaux de grande envergure travaillent à ces objectifs. S’ils aboutissent, la fusion nucléaire pourrait devenir, au cours des prochaines décennies, une source d’énergie complémentaire aux énergies renouvelables et contribuer à répondre à la demande mondiale en électricité tout en limitant les émissions de gaz à effet de serre. La fusion nucléaire demeure ainsi l’un des plus grands espoirs de la recherche énergétique. Bien qu’elle ne soit pas encore exploitée commercialement, les progrès réalisés ces dernières années montrent que cette technologie, longtemps considérée comme un rêve scientifique, se rapproche progressivement de la réalité. L’électricité propre de demain proviendra-t-elle de la fusion nucléaire ? Depuis des décennies, des chercheurs rêvent de parvenir à reproduire sur Terre la fusion de notre étoile, le Soleil, afin de produire de l’énergie.

Le Soleil ne brûle pas. Pas de combustion, pas d’oxygène, pas de réaction chimique. Au cœur du Soleil : 15 millions de degrés, 250 milliards d’atmosphères de pression, 150 g/cm³ de densité, c’est 13 fois plus dense que le plomb. Un gaz plus lourd que du métal solide. Dans ces conditions extrêmes, la chaîne proton-proton entre en jeu : quatre protons (noyaux d’hydrogène) fusionnent pour former un noyau d’hélium-4, deux positrons et deux neutrinos. L’hélium produit pèse 0,7% de moins que les protons de départ. Ce défaut de masse est converti en 26,7 MeV d’énergie par réaction selon E=mc². Au total, le Soleil convertit 4 millions de tonnes de matière en énergie chaque seconde, soit une puissance de 3,8 × 10²⁶ watts. L’énergie produite ne remonte pas directement vers la surface. Chaque photon gamma émis par la fusion est absorbé après quelques millimètres, puis réémis dans une direction complètement aléatoire. Puis absorbé à nouveau. Des milliards de fois. C’est la marche aléatoire. La conséquence est qu’il faut entre 100 000 et 170 000 ans pour traverser la zone radiative, qui représente 70% du rayon solaire. La lumière qui nous parvient aujourd’hui a été créée bien avant Homo sapiens. Mais une fois émise à la surface, elle parcourt les 150 millions de km jusqu’à la Terre en seulement huit minutes. À 70% du rayon, le plasma devient trop opaque pour le rayonnement. La convection prend le relais et le plasma chaud monte vers la surface, se refroidit en cédant son énergie, puis redescend, comme le ferait l’eau dans une casserole en ébullition. Cette séquence dure quelques semaines au lieu de millénaires. Et en surface, cela crée la granulation solaire, qui sont des cellules polygonales de 1 000 km de diamètre, avec un centre lumineux et des bords sombres. Chaque cellule se renouvelle en ~10 minutes. La photosphère (5 500 °C) émet un spectre continu : une lumière blanche, pas jaune. Vu depuis l’espace, le Soleil est blanc pur. Le jaune qu’on perçoit au sol est dû à la diffusion de Rayleigh, en effet, l’atmosphère diffuse les courtes longueurs d’onde bleues dans toutes les directions. C’est aussi la raison pour laquelle le ciel est bleu.En retirant le bleu du faisceau direct, l’atmosphère fait paraître le Soleil jaune-orange. Le Soleil ne s’effondre pas et n’explose pas. La gravité comprime le noyau, la pression de radiation repousse. Si le noyau se contracte, la température monte, la fusion accélère, la pression augmente et cela repousse. Et c’est l’inverse s’il se dilate, cet équilibre hydrostatique est autorégulé et stable depuis 4,6 milliards d’années et constitue notre thermostat cosmique. La couronne solaire, c’est l’atmosphère externe du soleil chauffée à plus d’un million de degrés et qui éjecte un flux continu de protons et d’électrons à 400-800 km/s, c’est le vent solaire. Notre magnétosphère dévie ces particules chargées. Le Soleil a consommé la moitié de son hydrogène, il est à la moitié de son existence. Dans cinq milliards d’années, l’hydrogène du noyau s’épuisera. Il gonflera alors en géante rouge, engloutissant Mercure et Vénus. Puis le noyau résiduel s’effondrera en naine blanche comme la taille de la Terre et la masse du Soleil. Il ne se transformera pas en supernova car il faudrait au moins huit masses solaires pour ça.

Dans le Soleil, la fusion est rendue possible par une pression gigantesque liée à la masse de l’étoile. Sur Terre, cette pression n’existe pas. Pour obtenir la fusion, il faut donc compenser autrement. Dans une centrale à fusion, l’objectif est d’atteindre des températures de l’ordre de 150 à 200 millions de degrés », soit dix fois plus que les 15 à 20 millions de degrés Celsius de notre soleil. À de telles températures, la matière ne ressemble plus à un gaz ordinaire. Elle devient un plasma, un état où les électrons sont arrachés aux atomes. Le mélange devient alors une soupe de particules chargées électriquement. Le problème est évident : aucun matériau ne peut supporter une telle chaleur. La solution consiste donc à empêcher le plasma de toucher les parois du réacteur. En fait il faut confiner le plasma, le guider sans qu’il ne touche aucun matériaux. Pour cela, les physiciens utilisent des champs magnétiques extrêmement puissants générés par de grands aimants supraconducteurs. Ces aimants maintiennent le plasma en suspension dans une chambre en forme d’anneau, où les particules circulent dans le vide. La fusion est aujourd’hui au cœur d’une compétition technologique mondiale. La Chine investit massivement dans le domaine, tandis que les États-Unis soutiennent de nombreuses start-ups privées. L’Europe, elle, possède une expertise scientifique de premier plan, notamment avec les grands programmes de recherche internationaux. Mais est-ce que cela suffira pour gagner cette compétition. Sachant qu’aucun pays européen ne pourra faire la fusion seul. C’est un projet qui doit être porté par l’Europe.

Il existe aujourd’hui deux approches expérimentales aux finalités distinctes, ce qui nourrit une confusion sur l’état réel d’avancement de la fusion civile. Deux voies vers la fusion, souvent confondues dans la couverture médiatique, mais aux finalités et logiques radicalement différentes.

Le premier c’est ITER (en latin le « chemin »). L’objectif principal d’ITER est de générer des « plasmas en combustion », et d’en comprendre le comportement. Le confinement magnétique permet de produire des plasmas deutérium-tritium auto-entretenu par des réactions de fusion. La recherche sur la fusion se trouve aujourd’hui au seuil de l’exploration du « plasma en combustion ». Un plasma au sein duquel l’énergie générée par les réactions de fusion assure de manière dominante l’entretien de la température du plasma. Les plasmas en combustion d’ITER sont censés produire beaucoup plus de puissance de fusion et demeureront stables pendant des durées plus longues. Ce procédé vise la recherche énergétique civile via un confinement continu (secondes à minutes). L’objectif de facteur de gain Q=10 au niveau du système complet, n’a pas encore atteint. Le programme ITER est issu d’une collaboration à l’échelle mondiale dans laquelle 33 pays sont engagés. Les membres d’ITER (la Chine, l’Union européenne (à travers Euratom), l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, la Russie et les États-Unis) ont mis en commun leurs ressources pour réaliser ce projet. L’Accord ITER, conclu par les signataires en 2006, stipule que les sept Membres partagent le coût de la construction, de l’exploitation et du démantèlement de l’installation. Ils partageront également les résultats expérimentaux ainsi que toute propriété intellectuelle générée par la phase d’exploitation. L’Europe assume la plus grande partie du coût de construction (45,6 %) de l’installation; la part restante est assumée de manière égale par la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée, la Russie et les États-Unis (9,1 % chacun).

L’autre procédé c’est le NIF National Ignition Facility (Lawrence Livermore National Laboratory)[3] qui consiste au confinement inertiel. Il sert avant tout la simulation d’essais d’armes nucléaires, via des impulsions laser extrêmes (nanosecondes). Le National Ignition Facility (Lawrence Livermore National Laboratory, Californie) concentre 192 faisceaux laser de très haute puissance sur une capsule millimétrique contenant un mélange deutérium-tritium. L’implosion extrêmement rapide (nanoseconde) comprime et chauffe le combustible jusqu’à déclencher la fusion, à l’opposé du confinement magnétique continu d’ITER. le NIF n’a pas été conçu comme un prototype de centrale à fusion. Sa mission principale est le « stockpile stewardship » simuler, sans essais nucléaires réels. Ces essais sont interdits depuis le moratoire américain de 1992. L’objectif étant de simuler les conditions physiques extrêmes d’une explosion thermonucléaire, pour garantir la fiabilité de l’arsenal américain vieillissant. En réalité, la recherche énergétique civile est un sous-produit, pas l’objectif central du programme. La première percée a eu lieu en décembre 2022, ou pour la première fois, l’énergie de fusion produite par la capsule (environ 3,15 MJ) a dépassé l’énergie laser déposée sur elle (environ 2,05 MJ) avec un facteur de gain Q>1 au niveau de la capsule. C’était une validation scientifique majeure du principe d’ignition par confinement inertiel. Mais ce Q>1 ne concerne que l’énergie livrée à la capsule, pas l’énergie totale consommée par l’installation. Les lasers du NIF ont une efficacité électrique très faible (de l’ordre de 1%) et il faut environ 300 MJ d’électricité en amont pour produire les quelques MJ de laser utilisés. Le rendement mur-à-plasma (wall-plug efficiency) de l’ensemble reste donc très inférieur à 1 et l’installation consomme largement plus d’énergie qu’elle n’en produit.

Le NIF démontre la physique de l’ignition, mais ce n’est pas à ce stade, pas un chemin technologique direct vers une centrale commerciale. Contrairement à ITER, dont la architecture (confinement magnétique continu) se prête en principe à une trajectoire vers un démonstrateur puis un réacteur, le confinement inertiel par laser reste, en l’état, mal adapté à une production d’électricité en continu à l’échelle industrielle et les défis de cadence de tir, de coût des cibles, et d’efficacité laser restent entiers. Les États-Unis restent toujours leader scientifique, avec le NIF (LLNL) qui reste la référence et un gain net d’énergie (Q>1) y a désormais été reproduit de façon fiable, déplaçant l’attention de la physique fondamentale vers les défis d’ingénierie (surgénération de tritium, matériaux). Los Alamos pousse aussi la frontière avec de nouvelles configurations expérimentales. Mais la compétition réelle bascule désormais des percées de laboratoire vers le passage à l’échelle industrielle et sur ce terrain, la Chine se positionne agressivement. Aux Etats-Unis, un écosystème de start-ups privées (Xcimer Energy, Longview Fusion, Pacific Fusion) tente de transformer ces avancées scientifiques en centrales pilotes.

Mais c’est en Chine que se trouve la vraie inconnue stratégique. La Chine achève la construction de l’installation laser de Mianyang, dans le Sichuan, estimée 50% plus grande que le NIF américain, pouvant servir à la fois à la recherche commerciale et militaire. Ce site, Shengguang-IV, viserait explicitement à dépasser les capacités du NIF. Une commission d’évaluation américaine a conclu que Pékin ne se contente pas de rivaliser : elle vise le leadership mondial dans le déploiement et la commercialisation de cette source d’énergie potentiellement transformatrice. La Chine mène aussi en confinement magnétique (tokamak EAST à Hefei) avec un investissement massif et parallèle sur les deux paradigmes. Dans le domaine du confinement inertiel, la rivalité structurante est américano-chinoise, avec une Chine en passe de dépasser les États-Unis en taille d’installation y compris en maturité scientifique). L’Europe, focalisée sur ITER, joue un rôle secondaire sur ce procédé spécifique. L’ignition du NIF ne doit pas être lue comme un signal de viabilité énergétique proche confondre percée scientifique locale (capsule) et rendement global de l’installation conduit à surestimer le calendrier réel de la fusion commerciale.

Aujourd’hui, le rapport de force budgétaire penche vers la Chine. Entre 2023 et 2025, Pékin a mobilisé au moins 6,5 milliards de dollars de fonds publics pour la fusion, certaines estimations montant jusqu’à 13 milliards, soit près du triple du budget fédéral américain (FES) sur la même période, fixé à 2,34 milliards. Un autre chiffre donne le ton, c’est celui de la dépense publique chinoise annuelle est estimée à 1,5 milliard de dollars, près du double du budget fédéral américain. Le budget FES américain pour 2026 n’a été relevé qu’à hauteur de 806 millions de dollars, soit une hausse de seulement 2% par rapport à 2025, alors que des experts du secteur réclament un choc d’investissement de 10 milliards pour rester compétitifs. Les deux pays ont des approches diamétralement différentes. La Chine adopte une approche descendante financée par l’État, tandis que les États-Unis laissent le secteur privé mener la course. Cette différence produit des trajectoires contrastées. Les projets chinois bénéficient de moyens considérables et de très peu de contraintes réglementaires, tandis qu’aux États-Unis les start-up apportent diversité, innovation et agilité. Mais sur le terrain, la Chine construit plus vite : alors que les États-Unis n’ont que deux tokamaks, la Chine construit déjà son quatrième, dont la mise en service est prévue en 2027. Pékin vise aussi une première mondiale industrielle avec la construction de la première centrale hybride fusion-fission, avec un objectif de raccordement au réseau dès 2030.

2027, c’est l’année qui cristallise la course. Le réacteur chinois EAST vise l’ignition en 2027, ce qui en ferait potentiellement le premier réacteur au monde à maintenir un plasma sans chauffage externe et Commonwealth Fusion Systems, l’acteur américain le plus capitalisé, promet également une énergie nette pour la même année 2027. Mais le vrai coup pourrait venir du réacteur BEST chinois, qui est pressenti pour devenir le premier au monde à produire réellement de l’électricité par fusion dans l’histoire humaine, ce qui donnerait à Pékin une avance significatives sur ses concurrents privés américains. Il y a également des implications qui dépassent l’énergie et les mêmes technologies qui promettent une énergie propre illimitée permettent aussi la conception d’armes nucléaires avancées. La Chine poursuit les deux objectifs simultanément ainsi ses laboratoires militaires secrets dans l’intérieur ouest du pays ont reçu près de 10 milliards de dollars pour la recherche en fusion par confinement inertiel. Par ailleurs, prendre du retard face à la Chine en fusion donnerait à Pékin la capacité d’alimenter les infrastructures d’IA à des coûts et à une échelle que les États-Unis ne pourraient égaler, amplifiant un avantage déjà présent dans la fabrication, les minéraux critiques et l’énergie propre. Washington et Pékin se tournent tous deux vers l’Europe, dont l’expertise est jugée indispensable et les experts occidentaux sont divisés, certains appellent l’Europe à s’aligner sur les États-Unis pour empêcher la Chine de sécuriser une source d’énergie potentiellement illimitée capable de redessiner l’ordre mondial, d’autres estiment que la complexité de la fusion exige une coopération internationale élargie.

Fusion ou fission nucléaire, quelle différence ? L’une est l’exact opposé de l’autre, sur le principe comme sur le respect de l’environnement. La fission suppose de briser des atomes lourds pour en obtenir de plus légers et libérer de l’énergie. La fusion, elle, fait exactement l’inverse : obliger des atomes légers, de deutérium et de tritium, à fusionner. Quand la première suppose du combustible, l’uranium, et génère des déchets radioactifs, l’autre génère très peu de déchets, quasiment sans rejeter de gaz à effet de serre. Un vrai Graal pour fournir demain en énergie propre les milliards d’habitants de la Terre. Mais le chemin de la fusion est encore long. La fusion nucléaire ne sera pas seulement une prouesse d’ingénierie, elle redéfinira les hiérarchies de puissance selon des critères largement inédits avec la maîtrise des matériaux avancés, la capacité de calcul intensif, et la diplomatie scientifique multilatérale, dont ITER demeure à ce jour l’expérimentation la plus aboutie malgré les tensions géopolitiques par ailleurs. Pour les puissances de second rang, la fenêtre stratégique se situe moins dans la compétition directe pour la percée technologique que dans le positionnement précoce sur les chaînes de valeur associées comme les matériaux critiques, le calcul haute performance, et le capital orienté vers les acteurs privés du secteur. L’astrophysique montre que la fusion est également responsable de la fabrication des éléments chimiques. Les étoiles agissent comme de véritables « forges cosmiques ». Au fil de leur évolution, elles produisent des éléments de plus en plus lourds, comme le carbone, l’oxygène, le néon ou le silicium. Les étoiles les plus massives poursuivent cette nucléosynthèse jusqu’à la formation du fer. Les éléments plus lourds que le fer sont principalement créés lors d’événements extrêmement énergétiques, notamment certaines explosions d’étoiles et les collisions d’étoiles à neutrons. Ainsi, les atomes qui composent notre planète et nos corps sont le résultat de processus nucléaires qui se sont déroulés au sein d’étoiles disparues depuis des milliards d’années. L’étude de la fusion permet également aux astrophysiciens de retracer le cycle de vie des étoiles. Selon leur masse, elles évoluent différemment : certaines deviennent des géantes rouges avant de finir en naines blanches, tandis que les plus massives explosent en supernovas, laissant derrière elles des étoiles à neutrons ou des trous noirs. Ces phénomènes façonnent la structure des galaxies et enrichissent le milieu interstellaire en nouveaux éléments, qui serviront à former d’autres étoiles et d’autres systèmes planétaires.

Sur Terre, les chercheurs cherchent donc à reproduire cette réaction naturelle dans des réacteurs expérimentaux. L’objectif est de maîtriser une source d’énergie inspirée directement des mécanismes astrophysiques. Les défis sont immenses : atteindre des températures supérieures à 100 millions de degrés, confiner un plasma extrêmement chaud et maintenir la réaction suffisamment longtemps pour produire un bilan énergétique positif. La fusion nucléaire illustre ainsi le lien étroit entre la physique fondamentale et l’astrophysique. Les modèles développés pour comprendre les étoiles servent à concevoir les futurs réacteurs de fusion, tandis que les expériences menées sur Terre permettent d’affiner notre compréhension des phénomènes stellaires. En définitive, la fusion nucléaire n’est pas seulement une technologie prometteuse pour l’avenir énergétique de l’humanité. Elle est avant tout un phénomène cosmique qui relie l’infiniment petit avec les interactions entre noyaux atomiques, à l’infiniment grand comme la naissance, la vie et la mort des étoiles. En étudiant la fusion, l’être humain cherche non seulement à produire une énergie plus durable, mais aussi à mieux comprendre sa propre origine, puisque la matière qui nous compose est issue des réactions nucléaires qui ont illuminé l’Univers bien avant l’apparition de la Terre.

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[1] Lawrence Livermore National Laboratory, annonce de l’ignition par fusion, décembre 2022. Les détails de l’expérience historique menée le 5 décembre 2022 par le Laboratoire national Lawrence Livermore (LLNL), qui a permis pour la première fois d’obtenir un allumage de fusion en laboratoire, sont présentés dans l’article à la une du numéro du 5 février 2024 de la revue Physical Review Letters (PRL).

[2] Institute of Plasma Physics, Chinese Academy of Sciences — records de durée de plasma en mode H sur le tokamak EAST (Experimental Advanced Superconducting Tokamak.) En décembre 2021 , EAST a battu le record mondial avec 70 millions de degrés °C pendant plus de 17 minutes (1 056 secondes). Le 28 avril 2023 , EAST est le premier à maintenir avec succès un plasma en mode H pendant 403 secondes.

Le 12 février 2025, la France a battu le record mondial de fusion nucléaire. Dans une avancée majeure pour la quête d’énergie propre, un réacteur français a maintenu un plasma d’hydrogène à 50 millions °C pendant plus de 22 minutes, pulvérisant le record établi quelques semaines plus tôt par l’EAST chinois. Le succès de WEST est une étape essentielle vers ITER, le plus ambitieux projet de fusion nucléaire au monde.

WEST (acronyme de l’anglais W Environment in Steady-state Tokamak), auparavant nommé Tore Supra, est un tokamak français situé au centre de recherche nucléaire de Cadarache, dans les Bouches-du-Rhône, l’un des sites du Commissariat à l’énergie atomique et qui fait partie du projet de réacteur nucléaire de recherche civil à fusion nucléaire ITER. Tore Supra a fonctionné entre 1988 et 2010. WEST fonctionne depuis 2016. C’est un des seuls tokamaks français en activité après l’arrêt du TFR (tokamak de Fontenay-aux-Roses) et de Petula (à Grenoble).

[3] « Expanding the Fusion Frontier. Eleven Ignition Results, Unprecedented Fusion Yields. LLNL’s National Ignition Facility is the only lab on Earth to achieve fusion ignition. Since making history in 2022, each repeat deepens our understanding of high energy density and fusion science. Explore how NIF brings star power to Earth in service of U.S. national security. » https://lasers.llnl.gov/