Chine – La stratégie dans le Pacifique

Chine – La stratégie dans le Pacifique

La république populaire de Chine n’est plus seulement une puissance continentale : depuis les années 2010, elle déploie un réseau terrestre et maritime structurant l’espace eurasiatique. La BRI (Belt and Road Initiative) ou « nouvelles routes de la soie » combine six corridors et une route maritime. L’objectif principal est de sécuriser les détroits et les différents points de rupture de charge, cela fonde désormais sa géopolitique. C’est également cette stratégie qui est menée dans le Pacifique.
La géopolitique a quelques règles simples. L’une d’elles est le contrôle de l’espace par la projection et par le contrôle des points nodaux. La géopolitique se structure ainsi entre des points (villes, détroits, etc.), des lignes qui relient les points entre eux, des espaces avec des lieux de pouvoir sur lesquels s’exercent les points et les lignes enchâssées.
Qui sait déployer ces lignes pour contrôler les points essentiels est maître des espaces. Avec la BRI, c’est la politique menée par la Chine, dont l’objectif est à la fois de contrôler les points de passage essentiels, qui sont clefs pour son économie de production et de distribution, et d’en faire des leviers de sa puissance. La projection chinoise n’est pas qu’expression de sa puissance, elle en est un moyen. La BRI n’est donc pas uniquement une stratégie de sécurisation des détroits et des points de rupture de charge. Elle est d’abord une stratégie de connectivité, de sécurisation des approvisionnements et des débouchés, d’influence et de puissance. La sécurisation des routes maritimes en est progressivement devenue une dimension géopolitique majeure. Depuis son lancement en 2013, la BRI articule effectivement une ceinture terrestre et une route maritime, auxquelles s’ajoutent aujourd’hui des infrastructures numériques, énergétiques, financières et logistiques. Le schéma officiel repose sur six grands corridors terrestres et deux grandes orientations maritimes : vers l’océan Indien, l’Europe et l’Afrique d’une part, et vers le Pacifique Sud d’autre part.

Quand Deng Xiaoping reprend les rênes en 1978, la Chine est épuisée. Sa formule, « peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape les souris », impose l’efficacité sur la pureté idéologique. Moderniser sans déstabiliser, ouvrir sans abandonner le contrôle. En quarante ans, la Chine est passée d’une économie rurale et pauvre à la deuxième puissance mondiale, une transformation sans précédent dans l’histoire économique moderne. Trois leviers expliquent ce miracle : la doctrine pragmatique de Deng Xiaoping, un réseau de 2700 écoles du Parti formant les élites dirigeantes, et une urbanisation pilotée comme instrument de puissance. 800 millions de personnes sorties de l’extrême pauvreté, 48.000 km de lignes à grande vitesse, 30% de la capacité manufacturière mondiale : les chiffres donnent la mesure d’une ascension hors norme. En l’espace de quatre décennies, la Chine a connu l’une des transformations économiques les plus rapides et les plus profondes de l’histoire. À la fin des années 1970, le revenu par habitant était comparable à celui des pays les plus pauvres d’Afrique, plus de 80 % de la population vivait en zone rurale, et l’économie était largement planifiée, inefficace et déconnectée du marché mondial. Quarante ans plus tard, la Chine est devenue, selon le FMI, la deuxième économie mondiale en PIB nominal (19.400 milliards USD en 2025) et l’une des premières en parité de pouvoir d’achat (41.000 milliards de dollars internationaux).

Depuis les années 2010, la Chine cherche à dépasser son statut de puissance essentiellement continentale pour devenir une puissance eurasiatique et maritime. La Belt and Road Initiative (BRI) constitue l’un des principaux instruments de cette transformation. À travers ses corridors terrestres, ses ports, ses voies ferrées, ses pipelines et ses infrastructures numériques, Pékin cherche à organiser et sécuriser les flux qui relient la Chine à l’Europe, au Moyen-Orient, à l’Afrique et au Pacifique.
L’enjeu central est la réduction de la vulnérabilité stratégique chinoise. Une grande partie des approvisionnements énergétiques et du commerce extérieur dépend de routes maritimes contrôlées ou surveillées par d’autres puissances, notamment autour de Malacca, de l’océan Indien et du Moyen-Orient. La Chine cherche donc à diversifier ses itinéraires et à multiplier les points d’appui portuaires et logistiques. Les ports de Gwadar, Hambantota, Djibouti ou du Pirée illustrent cette logique de constitution d’un réseau de nœuds stratégiques, sans que chacun ait nécessairement une fonction militaire. La BRI poursuit parallèlement un objectif de puissance économique et politique : les infrastructures chinoises facilitent l’accès aux marchés, favorisent l’internationalisation des entreprises chinoises et créent des interdépendances avec les États partenaires. La maîtrise des infrastructures devient ainsi une forme d’influence géopolitique, à laquelle s’ajoutent désormais les réseaux numériques, les câbles sous-marins et les technologies de communication. Cette stratégie se prolonge dans le Pacifique, où Pékin cherche à accroître son influence économique, diplomatique et sécuritaire. Les États insulaires présentent un intérêt particulier en raison de leur position, de leurs vastes ZEE et de leur proximité avec les routes reliant l’Asie à l’Australie et aux Amériques. La Chine cherche ainsi à s’insérer dans un espace historiquement structuré par les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. La BRI apparaît donc moins comme un simple programme d’infrastructures que comme une stratégie de puissance fondée sur la maîtrise des réseaux, des flux et des points de passage stratégiques. L’objectif ultime est de renforcer l’autonomie stratégique de la Chine tout en faisant d’elle un pôle incontournable de l’organisation de l’espace Indo-Pacifique et eurasiatique.

Il y a encore trente ans, la Chine était essentiellement une puissance tournée vers elle-même, soucieuse de consolider son territoire, de maîtriser ses marges, Tibet, Xinjiang, Mongolie intérieure et de surveiller ses côtes. Depuis 2000, la Chine est devenue une puissance de projection mondiale, dont les réseaux s’étendent de Rotterdam à Nairobi, de Gwadar à Jakarta. Pendant longtemps, la Chine a été essentiellement pensée comme une puissance continentale d’Asie orientale. Son ouverture économique l’a cependant rendue extrêmement dépendante des flux maritimes. C’est là le paradoxe chinois. En effet, la Chine est devenue une grande puissance industrielle et commerciale mondiale, mais elle ne contrôle pas les principales routes maritimes dont dépend son économie. Une grande partie de ses importations énergétiques et de son commerce extérieur passe par l’océan Indien, puis par quelques passages stratégiques. Le détroit de Malacca constitue notamment un point de vulnérabilité majeur. Pour la Chine, les détroits sont donc particulièrement importants. Le commerce mondial fonctionne autour d’un nombre limité de passages stratégiques comme le détroit de Malacca, le détroit d’Ormuz, Bab el-Mandeb, le canal de Suez, le détroit de Lombok, les détroits indonésiens, ou les détroits de la mer de Chine. Ces lieux sont des chokepoints, c’est-à-dire des points de passage obligés. Or la Chine est vulnérable parce qu’elle dépend énormément de ces passages.

Les ports sont également au cœur de cette stratégie. C’est probablement le point le plus intéressant pour comprendre la géopolitique chinoise. La Chine ne construit pas simplement des routes ou des voies ferrées, elle cherche à articuler les infrastructures terrestres et maritimes. Un port n’est donc pas seulement un lieu où les marchandises sont chargées et déchargées. Il devient un nœud géopolitique. Un exemple particulièrement parlant est celui du port du Pirée en Grèce. L’objectif est de faire du port méditerranéen une porte d’entrée des marchandises chinoises vers l’Europe centrale et orientale, connectée aux réseaux ferroviaires européens. Le port devient ainsi un maillon d’un système qui relie directement la production chinoise aux consommateurs européens. La Chine présente d’ailleurs le Pirée comme l’un de ses projets emblématiques de « connectivité ». Cette logique consiste à posséder ou à influencer un maillon d’une chaîne logistique qui relie son territoire à ses marchés. Derrière la logique des corridors se dessine une évolution plus profonde à savoir que la compétition stratégique porte moins sur l’appropriation des espaces que sur l’organisation des connectivités. Les points, les lignes et les flux deviennent les véritables objets de puissance. La BRI n’est pas seulement un projet d’infrastructures. C’est une tentative de redéfinition de la géographie économique et stratégique de l’Eurasie. Dans ce type de compétition, l’enjeu n’est pas de conquérir les espaces mais de rendre les autres dépendants des trajectoires que l’on contrôle. Au-delà des corridors terrestres de la Belt and Road Initiative, les routes maritimes de l’Arctique s’imposent progressivement comme un nouvel enjeu géostratégique. En réduisant les distances entre l’Asie et l’Europe, elles pourraient redessiner les chaînes d’approvisionnement mondiales et les équilibres du commerce international. Les routes commerciales évoluent, et avec elles les stratégies de sécurisation des échanges internationaux.

La Belt and Road Initiative (BRI) répond donc à une logique de désenclavement et de diversification. Il ne s’agit pas nécessairement de contrôler militairement ces routes, mais de créer suffisamment d’infrastructures, de partenaires et d’itinéraires alternatifs pour que la Chine soit moins vulnérable à une crise géopolitique. La BRI marque le passage de la Chine d’une puissance principalement continentale et régionale à une puissance eurasiatique et maritime. En développant simultanément des corridors terrestres, des infrastructures portuaires, des réseaux énergétiques et numériques, Pékin cherche à sécuriser ses approvisionnements, diversifier ses routes commerciales et garantir l’accès à ses marchés. Les ports et les détroits deviennent ainsi des points nodaux d’une stratégie de maîtrise des flux. Cette stratégie possède également une dimension politique, en effet les infrastructures créent des interdépendances qui renforcent l’influence chinoise sur les États partenaires. Dans le Pacifique, cette logique se prolonge par une politique d’investissement, de coopération diplomatique et de développement d’infrastructures visant à inscrire durablement la Chine dans un espace longtemps dominé par les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. La BRI doit ainsi être comprise moins comme un simple programme d’infrastructures que comme une stratégie de puissance fondée sur la maîtrise des réseaux et des flux. Dans le contexte de tensions mondiales, le Pacifique n’est pas un théâtre secondaire de la BRI, c’est un théâtre où la BRI civile et la stratégie militaire chinoise convergent le plus explicitement. La géopolitique se structure entre des points, des lignes et des espaces, et qui sait déployer des lignes pour contrôler les points essentiels est maître des espaces, ce que la Chine met en œuvre avec la BRI où la projection devient un moyen de sa puissance. Six corridors continentaux rayonnent depuis son territoire, doublés d’un pont ferroviaire eurasiatique qui concurrence frontalement la route maritime, tandis que Gwadar, le Tibet « château d’eau de l’Asie » et le « collier de perles » sécurisent l’accès aux détroits. Derrière ces flux se lit la réhabilitation de l’Eurasie, où steppes et déserts jadis traversés par les caravanes deviennent les espaces terrestres des échanges, une architecture de puissance dont l’Occident commence à peine à mesurer la portée, mais également le fait que la force du modèle chinois est justement que l’économique, le diplomatique, le technologique et le stratégique sont imbriqués.

Les stratèges chinois ont longtemps raisonné en termes de « chaînes d’îles » (Dao lian) héritées de la pensée stratégique de l’amiral Liu Huaqing dans les années 1980 : la première chaîne (Japon–Taïwan–Philippines–Bornéo) contient la marine chinoise ; la deuxième (Guam–Mariannes–Palaos) est l’horizon à dépasser d’ici 2020-2030 ; la troisième, non officiellement théorisée mais opérationnellement réelle, s’étend vers Hawaï et l’Australie. Le Pacifique Sud constitue donc l’arrière-plan géographique où la Chine cherche à desserrer l’étau américain plutôt qu’à le contourner par le seul continent eurasiatique. Pour atteindre ses objectifs, la Chine utilise des vecteurs concrets de pénétration comme ce fut le cas avec Kiribati et les Îles Salomon en 2019 ou Nauru en 2024. Chaque bascule ouvre l’accès à des points géographiquement critiques. Kiribati, en particulier, se trouve à proximité relative de Hawaï, et la Chine y a financé la remise en état de la piste d’aviation de l’île Kanton, un ancien aérodrome de la Seconde Guerre mondiale, tout en cherchant à réactiver une ancienne station de poursuite spatiale opérée jusqu’en 2003. Le pacte Chine–Îles Salomon d’avril 2022 est un tournant. Pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide, la RPC obtient un cadre juridique l’autorisant à déployer police, forces armées et escales navales logistiques dans le Pacifique Sud , c’est-à-dire dans l’arrière-cour stratégique de l’Australie et des États-Unis. Il rompt aussi l’équilibre sécuritaire hérité de l’après-RAMSI , puisqu’il vient concurrencer l’accord bilatéral australo-salomonais de 2017 et consacre le basculement diplomatique de Honiara de Taïwan vers Pékin en 2019 . Sa portée tient autant à son opacité (texte jamais publié officiellement, projet fuité en mars 2022) qu’à sa clause d’« ordre social », que les capitales occidentales lisent comme un levier d’ingérence potentiel. Sa portée tient autant à son opacité (texte jamais publié officiellement, projet fuité en mars 2022) qu’à sa clause d’« ordre social », que les capitales occidentales lisent comme un levier d’ingérence potentiel . Cela dit, aucune base militaire chinoise permanente n’a été établie à ce jour, et la valeur de rupture reste donc surtout normative et symbolique plutôt que capacitaire. Le vrai effet est systémique, en effet, il avait déclenché une contre-mobilisation (visite de Kurt Campbell à Honiara, accords Australie–Vanuatu et Australie–Papouasie-Nouvelle-Guinée, réengagement américain) et transformé le Pacifique insulaire en théâtre de compétition entre grandes puissances . Pékin dispose aussi d’accords de sécurité avec Fidji et la Papouasie-Nouvelle-Guinée et les responsables occidentaux estiment que la porte reste ouverte à une présence militaire chinoise dans la région. Fin 2024, la Chine a inquiété la Nouvelle-Zélande en signant un accord multidimensionnel avec les Îles Cook, pays en libre association avec Wellington, une manière de tester la porosité des statuts constitutionnels post-coloniaux du Pacifique, où la souveraineté reste, structurellement, un objet négociable. Ports, aéroports, câbles sous-marins et stations sol du système de navigation satellitaire BeiDou. La Chine déploie également sa route de la soie numérique dans le Pacifique en utilisant ses ambassades pour installer des stations sol BeiDou, qui fournissent une précision centimétrique en complément des stations de référence commerciales. Cette couche numérique est aussi stratégique que les ports : elle conditionne la précision de guidage de tout système d’armes déployé dans la zone.

L’objectif stratégique réel de la Chine est plus basé sur le déni d’accès plutôt que sur la base permanente. Le narratif occidental de la « base militaire chinoise imminente » est en partie un raccourci commode. Certains analystes soutiennent que le pacte avec les Salomon est probablement porté davantage par un sentiment de vulnérabilité de Pékin dans la région que par une grande stratégie prédéterminée . L’objectif immédiat n’est pas de dupliquer un réseau de bases façon Djibouti, mais de :
– saturer l’espace informationnel et logistique avant que les États-Unis et leurs alliés ne le fassent, la Chine y possède aujourd’hui plus de représentations diplomatiques que Washington ;
– acquérir des options de déni d’accès (A2/AD) différé comme un aérodrome civil remis à niveau, un port en eau profonde, une station BeiDou sont réversibles en capacités militaires en cas de crise, sans franchir aujourd’hui le seuil qui déclencherait une réaction occidentale coordonnée ;
– fragmenter le front occidental en jouant les intérêts locaux (aide climatique, infrastructures, absence de conditionnalité politique) contre la cohérence stratégique de Canberra, Washington et Wellington.
Et la contre-poussée occidentale, dans le Pacifique signe que la stratégie chinoise fonctionne. Le fait que le Quad ait annoncé en mai 2026 un partenariat portuaire à Fidji est révélateur. Les ministres des Affaires étrangères de l’Inde, du Japon, de l’Australie et des États-Unis ont dévoilé de nouvelles initiatives sur les infrastructures pacifiques, un port à Fidji, la surveillance maritime, des partenariats sur les minéraux critiques. Le choix de Fidji n’est pas anodin, en effet ce pays est la nation insulaire la plus visible du Pacifique, et le succès du projet enverrait un message qui résonnerait dans toute la région et c’est explicitement une contre-offre face à Pékin, pas une initiative autonome.

Dans le Pacifique, il n’y a pas de détroit au sens du canal de Malacca ou d’Ormuz, la vulnérabilité y est diffuse, distribuée sur des dizaines de micro-États sans masse critique militaire propre. La BRI terrestre sécurise des goulots d’étranglement géographiques fixes; la BRI pacifique sécurise plutôt des nœuds de souveraineté fragile. La contrainte n’est pas physique mais politico-institutionnelle. Dans le Pacifique Sud, il n’existe pas d’équivalent géographique obligé. Ce que la Chine sécurise, ce n’est pas un passage, c’est une décision souveraine rendue capturable par la faiblesse institutionnelle de micro-États. La littérature académique récente qualifie explicitement ce phénomène de « souveraineté malléable » : les États du Pacifique ont une longue histoire de souveraineté flexible façonnée par des puissances extérieures, et l’expansion de la BRI dans la région s’inscrit dans la continuité de cette malléabilité plutôt que dans une rupture qu’elle créerait et les micro-États pacifiques doivent plutôt être vus comme exploitant la compétition géopolitique entre Chine et États-Unis pour en tirer des bénéfices économiques.

Comme ailleurs dans le monde, Pékin ne cherche plus à nier la rivalité avec les États-Unis, mais à l’organiser selon des règles compatibles avec son ascension méthodique et l’émergence d’une nouvelle relation bilatérale fondée sur une stabilité stratégique constructive. La Chine a besoin de temps pour rééquilibrer son modèle économique, stimuler sa demande intérieure, moderniser son appareil industriel et réduire sa dépendance aux exportations. Pékin sait que la patience stratégique est devenue son actif géopolitique le plus précieux. Washington, de son côté, commence à intégrer une réalité brutale : ouvrir simultanément des fronts contre la Russie, l’Iran et la Chine dépasse désormais les capacités économiques et stratégiques américaines. Les États-Unis cherchent à préserver une supériorité mondiale de plus en plus coûteuse, tout en devant gérer simultanément l’Europe orientale, le Moyen-Orient et l’Indo-Pacifique. Le problème américain est celui de la dispersion stratégique. Washington veut contenir la Chine, soutenir l’Ukraine, gérer l’Iran, protéger Israël, rassurer les alliés européens et préserver sa primauté technologique. Mais chaque front consomme des ressources politiques, militaires et financières. Pékin le sait. Et c’est pourquoi il ne se presse pas. La stratégie chinoise est souvent celle de l’attente active : éviter la rupture, accumuler la puissance, exploiter les contradictions de l’adversaire.
La puissance ne se mesure donc plus seulement à la capacité de contraindre. Elle se mesure aussi à la capacité de devenir incontournable, non pas nécessairement admirée, ni même pleinement acceptée, mais impossible à ignorer. La Chine ne devient pas centrale dans un vide. Elle avance aussi dans l’espace ouvert par la fragilisation américaine. Washington demeure une puissance décisive, mais son pouvoir d’agrégation s’est affaibli : ses alliés doutent, ses rivaux testent ses limites, ses partenaires cherchent des issues de secours. Pékin ne remplace pas encore Washington. Il profite d’un monde où Washington ne suffit plus. L’ancien « Empire du Milieu » ne redevient pas le centre du monde, mais il devient l’un des lieux où le monde vient mesurer ses dépendances. Les tensions dans la relation sino-américaine demeurent considérables : commerce, technologies, intelligence artificielle, Taïwan, sécurité asiatique, Iran. Mais le dialogue entre Washington et Pékin confirme une réalité : même la rivalité entre les deux grandes puissances est encadrée par un niveau d’interdépendance qui rend le conflit ouvert extrêmement coûteux. La compétition entre les États-Unis et la Chine est entrée dans une phase mûre : moins spectaculaire que la guerre ouverte, mais beaucoup plus profonde. Une guerre économique, technologique, énergétique et géopolitique dans laquelle chaque sourire diplomatique sert surtout à masquer la dureté du conflit réel. Washington et Pékin cherchent, pour l’instant, à empêcher que cette rivalité ne se transforme en guerre ouverte. Derrière la paix affichée se prépare déjà la grande